Des cinq candidats à la présidence du groupe La République en Marche à l'Assemblée, Christophe Castaner est le seul à ne pas souhaiter nous parler. "J'ai préféré éviter la campagne par presse interposée", s'excuse-t-il auprès de L'Express le 4 septembre, invoquant une "campagne interne avec les députés". Deux jours plus tard, on ne rêve pas, c'est pourtant le même Christophe Castaner qui sacrifie au rituel d'une interview en bonne et due forme dans le Journal du Dimanche pour défendre sa candidature. Avec un scud envoyé par "presse interposée" à sa rivale, Aurore Bergé. "Rien ne justifie une revendication d'autonomie, un besoin d'opposition, voire d'hostilité", sermonne-t-il, en référence à "l'indépendance" prônée le 16 août par la députée des Yvelines.
Campagne à suspense
Alors qu'approche le premier tour du scrutin, le 9 septembre, la drôle de campagne pour succéder à Gilles Le Gendre est devenue si incertaine que même "Casta", macroniste historique et ancien ministre de l'Intérieur, ne néglige plus aucun levier pour convaincre ses collègues. "Je ne mettrais pas un euro sur le tiercé dans l'ordre", souffle un poids lourd de l'Assemblée en référence aux trois concurrents réputés les mieux placés, Christophe Castaner, Aurore Bergé et François de Rugy.
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La campagne devait pourtant être un parcours de santé pour l'ancien maire de Forcalquier. Non reconduit dans le gouvernement de Jean Castex, le 6 juillet, il doit attendre quatre semaines avant de retrouver son mandat de député. Cela tombe bien, les instances du groupe décident que le remplaçant de Gilles Le Gendre, démissionnaire le 16 juillet, ne sera pas désigné avant septembre. "En termes de calendrier, c'était fait exprès pour le favoriser", grince un de ses concurrents.
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Mieux, le bureau du groupe LREM édicte une nouvelle règle juste avant les vacances : tous les députés qui exercent déjà une fonction à l'Assemblée - présidence de commission, questure, vice-présidence - devront l'abandonner s'ils souhaitent se porter candidats. De quoi dissuader la populaire présidente de la commission des lois, Yaël Braun-Pivet, de prendre le risque de concourir. Au coeur de l'été, elle écrit à ses collègues pour annoncer qu'elle renonce. "Ce serait vous mentir que de vous dire que la règle adoptée en dernière minute par le bureau n'a pas pesé", regrette-t-elle dans un message consulté par L'Express. Castaner s'évite un dernier obstacle en se mettant d'accord avec Florent Boudié. Ce pilier du groupe, candidat malheureux face à Gilles Le Gendre en juillet 2019, accepte de se ranger derrière lui. La voie est libre ?

La députée LREM Aurore Bergé le 15 octobre 2019 à l'Assemblée nationale
© / afp.com/Christophe ARCHAMBAULT
Dubost et Bergé entrent en scène
Ce serait compter sans deux femmes. Coralie Dubost et Aurore Bergé ne partiraient jamais en vacances ensemble mais, outre leur inimitié mutuelle, leur jeunesse et leurs succès dans les médias, elles ont un point commun : le débat sur la loi bioéthique à la fin du mois de juillet leur a donné des ailes. "Les députés étaient là, attentifs, en soutien. Je me suis dit : on est un beau groupe, il y a beaucoup de choses à faire", se souvient Dubost, co-rapporteure de la réforme. "On a démontré que l'on pouvait avoir des sensibilités différentes qui s'expriment librement en se respectant. La loi bioéthique est un bon modèle de ce que l'on peut réussir sur des sujets qui semblent a priori complexes", s'enthousiasme Bergé, chargée de faire respecter la discipline de groupe sur ce texte explosif. Les voilà toutes les deux lancées face à Christophe Castaner et François de Rugy.
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Pendant que l'ex-premier flic de France prend quelques jours pour souffler après trois années au gouvernement, Aurore Bergé se lance dans un remake du Lièvre et la Tortue. Elle mène une campagne active au coeur des vacances. Son interview dans le JDD, le 16 août, est relayée ou "aimée" par une trentaine de députés LREM sur Twitter. Une volée de tweets très coordonnée. Il s'agit de casser l'image clivante d'une candidate issue de la droite et de montrer sa capacité de rassemblement. Figure de l'aile gauche, Sonia Krimi fait partie des ralliés. Tout comme Yaël Braun-Pivet, qui annonce à L'Express qu'elle soutient sa collègue des Yvelines. "Il y a eu des articles de presse bien ambiancés par Aurore au mois d'août, concède un de ses concurrents. C'est de bonne guerre."
Castaner, candidat du pouvoir
Soutenir mollement ou officiellement Castaner ? Telle est la question pour Jean Castex. A la fin du mois de juillet, le Premier ministre se demande s'il doit recevoir le candidat à Matignon pour lui donner un coup de pouce. Il s'en ouvre au porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, lui-même éphémère candidat à la présidence du groupe LREM en septembre 2018. La réponse est dans la question. Quoi qu'il arrive, Castaner apparaîtra comme le candidat de l'exécutif. Le 25 août, Castex l'invite à petit-déjeuner à Matignon, comme le révèle Le Point. Une ex-députée devenue ministre met pourtant en garde : "Si on donne une consigne, les députés voteront contre."
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Au-delà de la personnalité des uns et des autres, voilà la principale inconnue du scrutin. A quel point les parlementaires macronistes ont-ils envie de s'émanciper après trois années tenus bride courte ? "Castaner, c'est la perpétuation du système. Il met ses pas dans ceux de Richard Ferrand, ce qui n'a pas rappelé les meilleurs souvenirs à tous les collègues", pointe un concurrent. "Casta est surtout soutenu par des légitimistes qui considèrent que l'on n'a pas le temps d'élire quelqu'un d'autre, analyse un soutien d'Aurore Bergé. Il s'entend bien avec le président de la République et avec le président de l'Assemblée nationale, il est opérationnel tout de suite. Mais moi, la tranquillité de Richard Ferrand, j'en ai rien à carrer. Et, au fond, le président de la République n'en a rien à carrer que ce soit l'un ou l'autre. Alors autant se faire plaisir avec quelqu'un qui sera un peu disruptif et qui fera le boulot."
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Le camp Castaner réfute le label de candidat du pouvoir, tout en mettant volontiers en valeur sa proximité avec Emmanuel Macron. "Ça me rassure de savoir qu'il est en capacité de parler avec l'Elysée et Matignon, dit un de ses soutiens. On a besoin de quelqu'un de solide." Dans un groupe LREM connu pour être plus à gauche que la politique menée par le gouvernement, le pedigree socialiste de Castaner est aussi un argument de vente pour rééquilibrer la majorité face à un Premier ministre issu de LR.
Mystères d'une campagne à distance
La situation est d'autant plus imprévisible que les députés ne se sont pas réunis à Paris depuis la fin du mois de juillet. Apéros, cafés, conciliabules... tout ce qui fait le sel d'une campagne classique est dématérialisé. "Ça 'zoome', ça 'telegramme', les candidats doivent passer douze heures par jour au téléphone", relate Anne-Christine Lang. "On a la première campagne électorale sans réunion. Ça 'bilatéralise' les discussions, analyse Jacques Maire, élu des Hauts-de-Seine. On est un sur mode plus interpersonnel que politique. Le lien à l'individu devient plus important que la clarification des enjeux et des positionnements politiques."
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Même le vote se fera à distance, par voie électronique. "Vous êtes tout seul face à votre smartphone, personne ne vous regarde, ça renforce encore plus le côté chacun fait ce qu'il veut", souffle l'un des candidats. Loin des yeux, loin du coeur. Chaque camp fait ses pointages, conscient que certains des 279 députés ont promis leur suffrage plusieurs fois. François de Rugy et Christophe Castaner en ont ri ensemble la semaine dernière : "Si on additionne tous nos soutiens, on est 450 députés dans le groupe !" L'outsider Patrice Anato se voit déjà au deuxième tour, fort d'une cinquantaine de soutiens revendiqués, mais il en convient lui-même, "généralement, il y a 25 à 30% de fausses promesses."
Mardi 8 septembre, jour de débat
Les cinq prétendants vont enfin pouvoir se jauger en chair et en os dès 10h30 ce mardi 8 septembre. Cinq minutes d'introduction, désignation par chaque candidat d'un député pour poser une question à chacun, deux minutes de conclusion... voici les règles du débat organisé en salle Colbert et diffusé en direct pour les députés restés dans leur circonscription.
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Le nouveau patron des députés mettra-t-il fin l'hémorragie provoquée par la création d'un neuvième puis d'un dixième groupe dissidents au Palais-Bourbon, sans compter une poignée de départs pour le MoDem? Trop à droite, trop à gauche, trop autoritaire... chaque camp accuse l'autre d'être un repoussoir et de provoquer de nouveaux départs après l'élection. "Quel que soit le score, des gens vont partir", redoute un élu d'Occitanie.
