L'attente fut longue, souvent soigneusement orchestrée par l'Élysée, parfois quelque peu subite. Mais l'heure est enfin arrivée. Mieux vaut tard que jamais. Ce jeudi 3 mars au soir - soit à la veille de la clôture du recueil des parrainages par le Conseil constitutionnel - Emmanuel Macron a donc enfin officialisé sa candidature à l'élection présidentielle, dans une lettre adressée aux Français publiée par plusieurs médias et titres de presse quotidienne régionale. "Je suis candidat pour inventer avec vous, face aux défis du siècle, une réponse française et européenne singulière. Je suis candidat pour défendre nos valeurs que les dérèglements du monde menacent. Je suis candidat pour continuer de préparer l'avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. Pour nous permettre aujourd'hui comme demain de décider pour nous-mêmes", a-t-il écrit, en sollicitant la confiance de ses concitoyens "pour un nouveau mandat". Le faux suspense est enfin levé.
Ira ou n'ira pas ? Puis, très, très vite, puisque le doute n'était plus permis depuis bien longtemps, vint une autre question : quand ira-t-il ? Durant près d'un an et demi, le président de la République a évoqué, à de très nombreuses reprises, ses envies et son calendrier. Par petites touches, dans le choix de ses mots et la longueur de ses rictus, il a attisé les désirs, fait monter crescendo la sauce, et surtout préparé petit à petit les Français à son passage de président à président-candidat, pour que celui-ci soit le plus indolore, le plus naturel possible. "Il ne faut même pas que les gens se rendent compte qu'il est devenu candidat : ce qu'on cherche à installer, c'est l'évidence de sa candidature pour que les Français ne se disent pas : 'Merde, on a perdu notre président' ", confiait un ministre de premier plan fin janvier. Comment Emmanuel Macron s'y est-il pris ? Quel récit, quelle communication, a-t-il voulu mettre sur pied ? Rétrospective.
4 décembre 2020 : le mensonge originel ?
Et si Emmanuel Macron était absent de la campagne présidentielle de 2022 ? Si l'hypothèse a pu effleurer quelques responsables politiques et commentateurs durant la crise des gilets jaunes, en décembre 2020, son camp a bien du mal à l'imaginer. Certains pensent déjà à l'organisation de la campagne - voire, à se pousser du col pour y avoir une place de choix ; d'autres, même, à un changement de Premier ministre avant celle-ci... Au moment où le deuxième confinement prend fin, par étapes, le chef de l'Etat choisit le média en ligne Brut pour s'exprimer et s'adresser à la jeunesse. Il pose alors les jalons d'un discours qui évoluera durant plus d'un an et l'entame par... un mensonge ?
"Peut-être que je ne pourrai pas être candidat. Peut-être que je devrai faire des choses dans la dernière année, dans les derniers mois, dures, parce que les circonstances l'exigeront et qui rendront impossible le fait que je puisse être candidat", déclare-t-il. Précaution formelle ? Réelle conviction ? "Quand il fait Brut, je pense qu'il est sincère, il considère vraiment que son empêchement est une hypothèse possible. Et c'est en ça qu'il est flippant pour son entourage...", souffle un proche du président. Emmanuel Macron installe en tout cas l'idée qu'il est entièrement à sa tâche, qu'il doit être libre de prendre des risques jusqu'au dernier moment de son mandat. Une tirade qu'il répétera à l'envi pendant plusieurs mois.
Printemps-été 2021 : (léger) changement de braquet
En avril, face à la presse quotidienne régionale. En juin, lors d'un déplacement dans le Lot. En juillet, en visite en Polynésie. L'été arrive, Emmanuel Macron multiplie les prises de parole médiatiques et donc ses réponses sur son éventuelle candidature. "Il est encore trop tôt pour le dire", répond-il en substance à chaque sollicitation, mais le ton a quelque peu changé depuis son interview à Brut.
Plus jamais il n'évoquera la possibilité d'une non-candidature. Au contraire, il donne les premiers signes d'une ambition en train de s'ouvrir au grand jour. "Avez-vous toujours des doutes quant à votre candidature ?", lui demande un journaliste de la presse quotidienne régionale (PQR). "Je me couche avec des doutes et je me réveille avec des convictions reforgées, rétorque-t-il. Nous avons une nouvelle décennie française à bâtir, qui sera la décennie de notre jeunesse. Si j'ai une ambition, c'est ça." Il est question de long terme. Le président se projette au-delà de son premier mandat. Qui peut croire désormais qu'il voudra s'arrêter en avril 2022 ?
9 novembre : les réformes à venir, cette déclaration cachée
Comme il l'avait promis quatre mois plus tôt, Emmanuel Macron s'adresse à la nation le 9 novembre. Le Covid frappe encore et toujours, le passe sanitaire est en place, il sera question de la lutte contre la pandémie. Mais pas seulement : le chef de l'Etat veut ouvrir des perspectives ! Depuis plusieurs semaines, toute la machine La République en marche (LREM) est en marche pour préparer sa campagne, plusieurs ministres ont évoqué publiquement leur envie de le voir sur la ligne de départ en avril.
Ce soir-là à la télévision, bien que l'élection présidentielle ne soit jamais évoquée de près ou de loin, la majeure partie de son allocution est en réalité une déclaration de candidature cachée. Comment le comprendre autrement ? Durant une vingtaine de minutes, il s'évertue à défendre son bilan : croissance, emploi, pouvoir d'achat, jeunesse... Le satisfecit est (presque) total.
Mais, surtout, il lâche ce qui ressemble furieusement à des éléments de programme pour l'après 2022. Au premier rang desquels la "mère de toutes les réformes", celle des retraites, dont il expose la nécessité, comme celle de repousser l'âge légal de départ. Emmanuel Macron évoque également la loi de programmation pour la sécurité intérieure, mise sur pied à partir de l'été 2022, et la construction de nouveaux réacteurs nucléaires... Cette fois-ci, c'est sur le terrain de ses ambitions réformatrices qu'il accélère sur le chemin de sa candidature. Le voilà définitivement président-candidat.
9 décembre : les sourires en coin...
"Franchement, le coup du président-candidat à la conf', c'était un peu cousu de fil blanc, non ?", se marre l'un des "mormons" d'Emmanuel Macron, présent dans son entourage depuis 2015. Nous sommes quelques jours après la conférence de presse tenue par le chef de l'Etat le 9 décembre et visant à donner les orientations de la présidence française de l'Union européenne. Cela fait un moment que la macronie s'amuse de l'impatience des journalistes et que plusieurs ministres misent sur une déclaration officielle de candidature quelques semaines plus tard, fin janvier ou début février. Bien sûr, lors de la séance de questions-réponses, Emmanuel Macron est interrogé.
La gravité est laissée aux vestiaires. Le président est d'humeur badine. Il préfère jouer plutôt que d'évacuer, ne songe pas à émettre un doute sur l'éventualité d'une candidature : "J'ai compris ces derniers jours que [cette question] était parfois obsessionnelle", lâche-t-il avec un grand sourire. Quelques minutes plus tard, il poursuit : "Je ne répondrai évidemment pas à cette dernière question ce jour. C'est normal que vous me la posiez. Si demain, je suis dans la nature et que l'un d'entre vous est là, vous me la poserez. D'abord, je le prends comme un signe d'affection, un désir caché, presque un appel", plaisante-t-il, grand rictus et sourcils rehaussés, façon Hubert Bonisseur de La Bath. Derrière l'humour, le sentiment de ménager le suspense est palpable. Il prépare les esprits. Ce n'est pas encore le moment, mais l'envie est là, indéniablement.
Seulement, conduire la présidence française de l'Union européenne est l'apanage d'un chef d'Etat, pas d'un candidat. Ce jour-là, Emmanuel Macron souhaite montrer qu'il est le garant du leadership du pays en Europe : quoi de mieux pour asseoir sa stature présidentielle en précampagne ? Pour défendre son refus d'en dire plus sur sa candidature, son discours se rapproche bien davantage d'un "ce n'est pas encore le moment, mais il arrivera" que d'un "vous verrez bien" : "Je pense que dans le temps qui est le nôtre, il est important que les institutions continuent de fonctionner de la manière la plus stable possible, déclare-t-il. Quand les vents mauvais reviennent, se lèvent, le rôle de nos institutions est de tenir le pays là où il doit être, ne rien concéder ni au racisme ni à l'antisémitisme ni à la remise en cause de nos valeurs ni à la manipulation de notre histoire. (...) Mon rôle dans ce moment est de continuer à agir pour notre peuple, protéger, prendre des décisions parfois difficiles, accompagner et préserver notre unité." Suivez mon regard vers Eric Zemmour, non-nommé, mais tancé par le candidat fantôme Macron, qui se place au-dessus de la mêlée tout en donnant rendez-vous. Les chevaux seront lâchés quelques jours plus tard...
15 décembre : les premiers aveux
Attention, séquence émotion. A la frontière de l'interview politique et de la séance de psychanalyse, l'entretien donné par Emmanuel Macron à TF1 ce 15 décembre a un objectif : fendre l'armure. Se dévoiler, créer de l'empathie, regretter ses erreurs... Bref, montrer l'homme plutôt que le président. A cet égard, au moment où on le cherchera sur ses ambitions présidentielles, il sait qu'il devra en donner un peu plus. Après tant de sincérité et d'authenticité, jouer les cachottiers serait malvenu...
Tous ses adversaires - LR, EELV, LFI, PS, RN, etc.. - sont en campagne, c'est l'heure des premiers aveux : "Quand on veut faire la révolution, on se projette... Si votre question est : 'Est ce vous vous projetez ?', 'Est-ce que vous avez de l'ambition pour le pays, pour les Françaises et les Français au-delà du mois d'avril prochain ?', D'évidence, oui. D'évidence." Emmanuel Macron est non seulement le maître des horloges, mais aussi le maître des questions, qu'il formule pour lui-même. Pour la première fois, il évoque sans ambages son rôle pour "l'après-avril prochain" et donc son envie de rempiler. Celle-ci est "évidente", selon ses propres mots : il sait que les Français savent, alors pas de chichis.
Alors oui, il nuance, il tempère : la situation exige encore un président en plein exercice capable de prendre des risques et d'assumer ses responsabilités. Mais en rajoute une petite couche : "Oui j'ai de l'ambition pour ce pays, l'envie de faire. Et j'ai appris. Aimé (...) Dans mon for intérieur, in petto, je consolide quelques éléments avant de vous donner une réponse sincère et ferme." La question n'est donc plus de savoir s'il sera candidat, mais quand. Pour la première fois, Emmanuel Macron utilise l'un des arguments que lui et ses ouailles utiliseront pendant la campagne pour justifier sa candidature : "Je n'ai jamais pensé qu'on pouvait, en cinq ans, tout faire, (...) je projette le pays à dix ans". Est-ce clair pour tout le monde ?
4 janvier : des "emmerdes"... et une "envie"
Au cas où ce ne le serait pas tout à fait, autant le dire plus nettement encore. Le 4 janvier, le gouvernement sait que les fêtes de fin d'année ont été compliquées pour beaucoup de Français touchés par Omicron, les antivax de tous bords haussent la voix... Alors Emmanuel Macron sort, dans Le Parisien, son désormais iconique (et polémique) : "J'ai très envie d'emmerder les non-vaccinés".
Dans cette interview volontairement cash - et destinée à mobiliser son électorat -, il installe encore un peu plus sa candidature dans le paysage. "Il n'y a pas de faux suspense. J'ai envie." De fait, il y a un faux suspense, et le dire de la sorte le renforce d'autant plus. Et au sujet de la date ? "Réponse au prochain épisode", glisse-t-il, amusé, à des élèves quelques jours plus tard dans la Creuse. Seulement, celui-ci sera diplomatique et jouera en sa défaveur.
Février : l'Ukraine, le retardateur
Le 2 février, Emmanuel Macron se rend dans le bassin minier du Pas-de-Calais. Les jours précédents, il se dit qu'il pourrait se déclarer officiellement au coeur de cette terre ouvrière ancrée à gauche, mais tentée de plus en plus par l'extrême droite. Mais à 3 000 kilomètres de là, l'armée russe entoure la partie est de l'Ukraine. La tension monte entre l'Otan et Vladimir Poutine.
Au petit matin, La Voix du Nord publie une interview du chef de l'Etat dans laquelle il définit ses priorités. Oui, il sera candidat, semble-t-il reconnaître : "J'ai déjà dit ce que je pensais des projets, de l'enthousiasme et de l'amour que j'ai pour notre pays." Mais il est contraint de repousser son annonce tant attendue, conditionnée à la résolution - ou, du moins, à l'accalmie - de la situation sanitaire et diplomatique. "J'ai d'abord l'obsession que la phase aiguë de l'épidémie et le pic de la crise géopolitique actuelle soient derrière nous. Je ne peux raisonnablement pas expliquer aux Français que je vais m'adonner à ce temps démocratique important, alors que je leur ai dit que je serai président jusqu'au bout."
Emmanuel Macron n'imaginait sans doute pas, au moment de prononcer ses mots, qu'il serait encore dans l'impossibilité d'officialiser sa candidature fin février. Mais comme il le dira quelques jours plus tard à Ouest-France, "la campagne officielle démarre au début du mois de mars (...) L'officialisation du choix que j'aurai à faire viendra au moment nécessaire." Il aura donc attendu presque le dernier moment, la veille de la clôture de la période des parrainages, fixée par le Conseil constitutionnel, pour le faire. Pour en terminer avec cette année et demie de préparation des esprits. Stratégie réussie : les Français ne se disent pas "merde, j'ai perdu mon président" et ont bien compris qu'il était candidat... depuis des mois !
