"Quand j'ai compris que chaque matin je reverrai cette lumière, je ne pouvais croire à mon bonheur." Ah, revoilà les fameuses tirades littéraires d'Edouard Philippe. En introduction Matisse, niçois d'adoption, pour flatter son auditoire. Puis Le Clézio. Puis Romain Gary. Et enfin La Fontaine, mis à jour, pour mettre en garde contre toute forme de triomphalisme : "Tout sondeur vit aux dépens de ceux qui l'écoutent" Rires. Musique. La nouvelle pépite du stand-up havrais, micro à la main, allant de gauche à droite de la scène, jouant sur les silences et les accélérations, se fait plaisir. S'amuse à se distinguer. "Ce n'est pas parce qu'on fait un meeting de soutien à la réélection du président de la République que l'on doit se priver du plaisir de la littérature", lance-t-il tout sourire, visiblement heureux d'être à nouveau sur scène.

Trêve de poésie, ce n'est pas elle qui fera réélire Emmanuel Macron. Enfin, pas elle seule. Surtout quand le président-candidat "empêché" est contraint de réduire la voilure sur les meetings de campagne, en n'en prévoyant qu'un seul le 2 avril à Nanterre. Alors Christian Estrosi a réuni, dans le Palais Nikaïa de sa ville, un joli parterre de ténors de la majorité présidentielle pour jouer les doublures : l'ancien Premier ministre Edouard Philippe, donc, les ministres de la Santé, Olivier Véran, et de la Culture, Roselyne Bachelot, ainsi que le président du groupe LREM à l'Assemblée, régional de l'étape, Christophe Castaner. "J'ai voulu afficher une diversité de gens qui viennent de courants de pensée différents, d'histoires politiques différentes", explique l'édile. Objectifs : montrer que le dépassement est toujours l'ADN du macronisme et remobiliser, autant que possible, le socle du chef de l'Etat à deux semaines du scrutin.

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Depuis quelques jours, le président-candidat connaît une légère baisse dans les sondages, aux alentours de trois points, pour repasser en dessous de la barre des 30% au premier tour. Au second, son duel avec Marine Le Pen se corse : c'est un 56/44% qui se dessine aujourd'hui. "L'effet drapeau" vient sans doute se désagréger. "On savait que la montée était un peu artificielle, les trois points, on s'attendait à les perdre", balaie en une fraction de seconde un membre de l'équipe de campagne. Mais dans les rangs des marcheurs, on ne se montre plus si serein. Certains soutiens du président chuchotent que la campagne ronronne. "Le projet n'est pas assez assorti d'une campagne pour le défendre, c'est inquiétant, c'est pour ça qu'il faut rester vigilant, glissait le maire de Nice dans son bureau, quelques heures avant le meeting. La petite baisse ? C'est normal. C'était le chef de guerre, tout était focalisé sur l'Ukraine : à partir du moment où il entre en campagne, les gens regardent ce qui leur plaît, ce qui ne leur plaît pas, la rémunération au mérite des enseignants, le RSA..."

Justement. Le conditionnement du RSA à "une activité", dixit Emmanuel Macron lors de la présentation de son programme, est une mesure trop floue, qui peine à être comprise. Comme Elisabeth Borne avant lui dans l'Obs, Olivier Véran s'est attaché à préciser la proposition. : "Le bénéficiaire aura la chance d'avoir une formation. (...) Ce n'est pas la même chose que ce que proposent certains de nos adversaires ! Eux traitent les allocataires presque comme des détenus, certains disent qu'il leur faut des travaux d'intérêt général !" Quand les ministres viennent à la rescousse du candidat.

La vidéo de Macron et le discours fleuve d'Estrosi

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Entre une brève vidéo d'Emmanuel Macron on ne peut plus classique, appelant ses supporters à "convaincre" partout où ils le peuvent, et un discours fleuve de Christian Estrosi manquant de faire rater son avion à Edouard Philippe, les orateurs du jour ont occupé leur rôle de donneurs de baffes. Dans un calme un tantinet décevant, même pour les tribuns : la salle avait été au préalable rapetissée, les militants ne se sont pas abîmé les mains au moment de faire la claque... Christophe Castaner s'est attaqué au "Docteur ès à peu près tout, Eric Ciotti", lui aussi niçois et conseiller de Valérie Pécresse, en lâchant que "donner des leçons sans cesse alors qu'on n'a jamais redressé ses manches n'est pas la meilleure façon de faire". Roselyne Bachelot a tancé "les thuriféraires de Vladimir Poutine qui avancent masqués" et ceux qui sont "les idiots utiles de cette campagne présidentielle", à savoir Marine Le Pen, Eric Zemmour, Jean-Luc Mélenchon, Ségolène Royal et Nadine Morano. Et Olivier Véran, sorti de sa tanière, a vilipendé l'un après l'autre l'extrême gauche "pas claire avec la Russie, la laïcité et la République", Eric Zemmour le "passéiste dangereux" et la "dynastie Le Pen au projet mortifère".

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Dernier à prendre la parole, Edouard Philippe, chaleureusement applaudi, a réitéré son soutien à Emmanuel Macron. "Ce qui ne devrait surprendre personne", a-t-il aussitôt ajouté, comme toujours. Comme s'il sentait qu'il devait, encore et encore, balayer les soupçons de déloyauté. Le fondateur d'Horizons, qui s'apprête à négocier avec ardeur les investitures de ses lieutenants aux prochaines législatives, a accepté sans broncher de passer la brosse à reluire. Il a loué les qualités de son ex-patron : sa volonté de dépassement des clivages - même s'il "n'est pas vrai que la droite et la gauche n'existent pas" -, son audace - "de m'avoir nommé"... - et son énergie.

Le maire du Havre a même déterré un vieux discours de Georges Pompidou prononcé à Nice, dans lequel l'ancien président parle d'éducation, des retraites, de la Défense, de la piètre qualité du débat électoral... Toute ressemblance n'étant absolument pas fortuite. Dans le Sud-Est, il faut séduire l'électorat de droite. Christian Estrosi, qui a vanté une longue liste de réformes de ce quinquennat, toutes catégorisées à droite, s'y attèle aussi. Mais rien ne vaut Emmanuel Macron pour vendre Emmanuel Macron. En privé, l'un des ténors confie son inquiétude de voir Marine Le Pen "battre la campagne" et être "bien meilleure qu'il y a cinq ans". Une fois sa semaine internationale terminée, le président candidat devrait intensifier ses efforts pour éviter que ce sentiment de flottement s'installe.