"Allô, Olivier ? C'est Édouard. Bon, tu as vu qu'Agnès va livrer la bataille pour Paris ? Du coup, on pense à toi pour lui succéder. En tout cas, je verrai le président demain midi et lui suggérerai de te nommer". Le 16 février 2020, Olivier Véran est nommé ministre de la Santé dans le gouvernement d'Edouard Philippe, en remplacement d'Agnès Buzyn, alors même que la menace d'un coronavirus venu de Chine se fait de plus pressante. Pendant deux ans, le médecin neurologue sera l'un des visages de la pandémie. Aujourd'hui porte-parole du gouvernement, il publie Par-delà les vagues (Robert Laffont), journal très personnel sur les coulisses de la crise sanitaire. Gestion du cas Didier Raoult, perquisition douloureuse, relations chaleureuses avec Edouard Philippe, secret des Conseils de défense... Olivier Véran livre un récit truffé d'anecdotes sur le quotidien d'un ministre de la Santé face au Covid-19, à la pénurie de masques, à l'opposition parlementaire ou au mouvement antivax. En voici des extraits exclusifs.

Didier Raoult : "Dans l'univers de Lucky Luke et de l'élixir du docteur Doxey"

Didier Raoult. Patron du plus grand centre de recherche en virologie du pays, aux capacités biologiques hors norme (l'institut, pas l'homme). Inconnu du grand public début 2020, mais doté d'une solide propension à corriger cela. Le jour de ma nomination, il a déjà frappé un grand coup, en estimant que le virus ferait moins de morts que les accidents de trottinette. Suffisant pour ramener à lui les médias de tout le pays, interpellés par le franc-parler et le discours à rebours de cet homme aux cheveux longs, aussi blancs que la blouse qu'il arbore en permanence. Mais pas seulement. Tandis que les laboratoires du pays tentent de s'équiper à la hâte en coûteux automates capables d'analyser en série les tests PCR qui se multiplient, lui caracole déjà à plusieurs milliers de tests. Normal, il dispose de tous les équipements, l'institut hospitalo-universitaire (IHU) est le laboratoire ressource de la France. Il le fait savoir aux Marseillais, qui se pressent nombreux devant les portes de l'IHU en quête du Graal diagnostique, dès que la première vague se lève.

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Très vite, Didier Raoult a une marotte. L'hydroxychloroquine. Un vieux médicament utilisé depuis les années 1960 contre certains rhumatismes, et contre le paludisme. Qu'est-ce qui l'a mis sur la piste de ce traitement plutôt qu'un autre face à la Covid ? Je n'en sais toujours rien en écrivant ces lignes. Mais il croit au miracle, à tel point qu'il serait inutile de perdre un temps précieux à vouloir le démontrer. (...)

Le succès déborde largement le quart sud-est de la France, et devient mondial en quelques jours à peine. Ministre de la Santé au pays des Lumières au XXe siècle, je me trouve plongé dans l'univers de Lucky Luke et de l'élixir du docteur Doxey. Tout le monde veut de l'hydroxychloroquine. Même une (petite) partie du corps médical, soutenue par un ancien directeur de l'agence du médicament, mais aussi un ex-ministre, des philo- sophes, des sportifs de renom, une fraction conséquente de la droite et de l'extrême droite politique française. La pression sur mes épaules est immense, et je ne la comprends pas. Sur quelles bases éclairées se fonde ce phénomène qui voit le président des États-Unis et le président brésilien appeler à distribuer des comprimés, sans qu'aucun agrément ait été accordé par quelque agence sanitaire que ce soit, sans qu'aucune étude clinique validée par la communauté scientifique internationale ait été publiée ?

Le professeur Didier Raoult, directeur de l'Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection (IHU), le 27 août 2020 à Marseille

Le professeur Didier Raoult n'est pas épargné par Olivier Véran.

© / afp.com/Christophe SIMON

La réponse tient davantage à la magie qu'à la science. La magie, qu'on invoque pour conjurer la peur, quand la science, plus lente, laborieuse, ne sait pas encore apporter de réponse. On a peur, et voilà qu'un médecin aux allures de chaman se met à clamer partout : "J'ai trouvé le traitement !" Et quand celui-ci possède un CV qui brille, n'hésite pas à s'autoproclamer "la plus grande sommité au monde", beaucoup y croient. Ça a été l'hydroxychloroquine. En d'autres temps, d'autres lieux, c'eût pu être quelque talisman porteur de force. Mais voilà, à l'inverse d'un talisman, un médicament comporte toujours une part de risques, d'effets indésirables pouvant être graves. Hors de question, donc, de laisser libre champ à la distribution non contrôlée de plaquettes de ces comprimés.

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Je m'avance sur une ligne de crête. D'un côté, hors de question de transiger avec la sécurité des Français ni de déroger aux règles en matière d'autorisation de mise sur le marché d'un médicament. Pas d'accord de l'agence du médicament, pas de droit à prescription. De l'autre côté, tout faire pour démontrer l'efficacité ou non du médicament, en diligentant des études cliniques en bonne et due forme. D'autant que je dois reconnaître que le bougre a fini par me faire douter moi-même. Que je lui ai même donné du crédit, intimement. J'ai deux "moi", à ce moment-là de la crise : celui qui croit, avec une certaine forme d'excitation, que la chloroquine est peut-être un traitement efficace et qu'il faut s'y préparer; celui qui pense: "De toute façon, il est hors de question de faire prendre de la chloroquine aux Français tant qu'on n'aura pas la démonstration de son efficacité." Mais cela prend du temps, aussi, je dois en gagner. (...)

Aurais-je dû être plus radical face à lui, dès le début ? J'ai eu peur que nous perdions le contrôle sur le phénomène. Dès lors, qu'aurait-il pu arriver ? J'avais l'angoisse que les Français envahissent les pharmacies pour se ruer sur les boîtes de chloroquine. J'avais probablement tort. Si c'était à refaire, j'agirais sans doute différemment. Nous étions tous pétrifiés par ce climat de tension et d'urgence. (...)

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Aujourd'hui, en ce début 2022, je ne vois plus aucun élu d'envergure nationale évoquer la chloroquine. Je ne vois plus personne réclamer une commission d'enquête afin de comprendre les raisons m'ayant conduit à ne pas l'autoriser, ou nous reprocher d'avoir eu tort... Je ne crois pas même que le mot "chloroquine" ait été prononcé à l'Assemblée nationale depuis au moins un an.

Le débat Raoult est clos. Reste à la justice d'effectuer son travail, à la suite des plaintes déposées. Avec le temps et les moyens dont elle a besoin.

Masques : "De bonne foi, mais nous nous sommes trompés"

Sur le papier, tout devait bien se passer. Une production mondiale suffisante pour couvrir les besoins courants, une capacité de surproduction massive en cas de besoins aigus. Des réseaux de distribution en provenance de Chine installés, en lieu et place d'une production nationale stoppée depuis des années pour réduire les coûts. Chez nous, un stock d'un milliard de pièces afin de parer aux urgences. Une doctrine d'usage, étayée par l'OMS et le Centre européen des maladies infectieuses, limitant son port à quelques populations précises en cas de pandémie: soignants, personnes fragiles, malades avérés et contagieux.

Mais rien ne s'est déroulé comme prévu. La production n'a jamais tenu le choc de la demande; les stocks n'étaient pas ceux qui étaient prévus ; la doctrine d'usage n'était en rien adaptée à ce coronavirus. Je ne reviendrai pas ici sur ce qui a pu être dit ou écrit quant à la gestion des masques au fil de la crise. On m'a si souvent questionné à ce sujet. La justice elle-même s'en est saisie.

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"L'usage du masque en population générale n'est pas recommandé et n'est pas utile." Ministre en charge de la gestion de la crise sanitaire, j'ai bien prononcé cette phrase. À plusieurs reprises. J'ai conscience de l'impression tenace qu'elle a pu laisser : celle de vouloir à tout prix camoufler une impréparation des pouvoirs publics à les fournir en quantité suffisante.

À vrai dire, si telle avait été ma réelle motivation, il eût été pour moi moins coûteux, politiquement, de dire, l'air contrit : "Hélas, la France ne peut fournir suffisamment de masques à la population car je trouve des armoires vides !" Taper sur ses prédécesseurs, ça ne coûte pas cher. Cela n'a pas été mon choix. Non par esprit charitable vis-à-vis de ceux qui m'ont précédé, mais parce que, compte tenu de l'état des connaissances scientifiques du moment, mes mots me semblaient justes.

Conclusion : nous nous sommes trompés, ni plus ni moins. C'est un fait. L'OMS; les autorités sanitaires internationales et nationales; moi. De bonne foi, mais nous nous sommes trompés. Alors en poste, je porte la responsabilité de toutes les décisions prises, adaptées ou non, et je saisis ici l'occasion de vous présenter mes excuses pour cette incroyable erreur d'appréciation. L'éviter n'aurait pas créé par magie les stocks de masques manquants. Mais la commettre a grevé un capital confiance si indispensable, lorsqu'on demande aux Français tant d'efforts dans la durée.

La perquisition du 15 octobre 2020 : "Ah, vous regardez

Le viol de toute une intimité ne fait que commencer. Déjà, deux fonctionnaires de police me demandent de les suivre à la découverte des pièces de l'appartement, histoire de les assister tandis qu'ils vont fouiller placards, valise, salle de bains. Je tente une blague, plus pour me détendre que pour l'atmosphère, et lance: "Regardez sous le lit! Les millions de masques que vous cherchez, c'est là que je les ai planqués..." L'embarras des enquêteurs, très respectueux, est presque plus palpable que le mien. Je les sens gênés. L'un d'eux me confie même : "On n'a pas le choix, monsieur le ministre..." Ils se contentent finalement d'une évaluation superficielle.

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Mais, avisant mon ordinateur portable, le saisissent, m'entraînent à nouveau dans le salon et posent l'appareil sur la table. M'ayant invité à entrer mon mot de passe, un autre ouvre mon navigateur internet, clique sur l'historique et le déroule à une vitesse compatible avec la lecture rapide des lignes qui se succèdent. Intérieurement, je bouillonne. Même si je ne suis pas de ceux qui laissent des traces de leurs séances de surf les moins avouables sur un ordinateur et même s'il n'y a rien, dans mon historique, de nature à me faire rougir, le moment n'a rien d'agréable.

Le policier s'arrête sur une ligne qui porte le logo de Canal+.

"Ah, vous regardez Engrenages ? Pas mal faite, cette série. Plutôt réaliste. J'aime bien. Saison 1, épisode 3... vous venez de commencer, alors ?"

Peut-être croit-il, en entamant cet échange surréaliste, détendre une atmosphère qui prête davantage au silence gêné qu'aux partages de goût en matière de télé? J'hésite un instant à lui expliquer sèchement que je n'ai pas l'intention de faire ami-ami avec lui, et que ce que je peux regarder quand j'ai la paix le soir ne le concerne ni lui ni la justice. Mais je garde un visage serein et conciliant, espérant que mon air doux abrégera mes souffrances.

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"Vous la trouvez réaliste ? insiste-t-il. Je viens de la commencer et ne sais pas encore si je vais accrocher. Mais si vous me dites qu'elle est bien, je continuerai." Le supplice de l'historique internet cesse après un autre commentaire, cette fois sur un site de vente en ligne où j'ai acheté une paire de chaussures. Il lève alors les yeux vers moi, presque déçu de n'avoir rien glané qui soit susceptible d'être raconté à ses collègues à la machine à café. Il tente alors autre chose.

"Avez-vous une boîte mail ?"

Évidemment. Comme tout le monde!

"Oui, bien sûr.

- Plusieurs ?

- Oui. Il doit y en avoir quatre.

- Bon. Je vais devoir en aspirer le contenu. Mais pas les quatre, hein. Ouvrez celle de votre choix."

Une sur quatre... ça n'a aucun sens. Qu'importe, j'obtempère, ouvre l'onglet internet de l'ordinateur, connecte celui-ci à Hotmail, mon adresse privée. Après tout, celle-ci a été piratée en 2017 par les Russes dans l'affaire des MacronLeaks, donc je ne suis plus à ça près.

Edouard Philippe : "Nous écoutons Bowie à tue-tête en buvant une Corona"

Le Premier ministre Édouard Philippe et le ministre de la Santé Olivier Veran le 28 mars 2020

Le Premier ministre Édouard Philippe et le ministre de la Santé Olivier Veran le 28 mars 2020

© / AFP

Je me sens lié à Édouard Philippe. J'ai aimé être son ministre. Lorsque la crise sanitaire a éclaté, il a décidé de me faire confiance, et localisé la cellule interministérielle de crise directement au ministère des Solidarités et de la Santé. Le lien avec lui a été direct et pluriquotidien. Il n'a pas été intrusif mais s'est tenu au fait d'absolument tout, et son équipe a été au pilotage de tout ce qui touchait à la pandémie et concernait les autres ministères.

Avec habileté mais douceur, Édouard a su récupérer à son compte une large part de la communication de crise, et donc de l'exposition médiatique dont j'avais joui seul les premières semaines. Ça a été le début des grandes conférences de presse à Matignon. Nous avons pensé et organisé un binôme équilibré. À lui le régalien, à moi le sanitaire. Régulièrement, il m'a fait répéter à voix haute mon texte, et m'a poussé à le simplifier pour le rendre plus intelligible par tous. Il ne s'est jamais montré cassant ni humiliant, mais a su être directif.

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Je suis fier de notre complicité, d'autant qu'elle s'est avérée utile à des moments clés. Je me souviens comme si c'était hier de cette réunion à Matignon à la fin du printemps 2020. Il préside lui-même un moment d'échanges entre ministres autour de la question du grand âge et de l'autonomie. J'y défends la création d'une nouvelle branche dans la Sécurité sociale pour couvrir les dépenses liées à la perte d'autonomie. La clé de cette réforme : son financement. Je suis attendu au tournant par les gardiens de l'orthodoxie financière, au sein même du gouvernement. Alors je propose une astuce : étaler le paiement d'une partie des dettes par la Sécurité sociale, sur deux ans supplémentaires, pour réduire nos mensualités. Les 2 milliards annuels ainsi économisés (disons repoussés) permettront de financer l'explosion des besoins en matière de dépendance, à commencer par le renflouement des budgets des Ehpad.

Autour de la table, des ministres s'opposent à ma proposition, qu'ils jugent - c'est sans doute leur rôle de le faire - naïve, hors-sol, impossible. J'ai été prévenu, en amont de la réunion, par les conseillers techniques de Matignon et de l'Élysée que j'allais certainement me faire battre. Mais je me défends, insiste sur la nécessité de faire un geste à destination des Ehpad, si durement touchés par la crise sanitaire. "Si nous ne faisons rien, on nous le reprochera. Le risque politique est fort."

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Édouard Philippe écoute les uns et les autres, laisse planer un moment de silence, puis prend la parole : "Je ne sais pas si c'est intelligent, mais c'est malin, et on va le faire." Pour la première fois depuis sa création au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Sécurité sociale est agrandie, renforcée. Lorsque la crise des Ehpad retentit deux ans plus tard, c'est un acquis que nous pouvons faire valoir pour montrer que nous avions anticipé.

À l'heure d'écrire sur ce que le souvenir d'Édouard m'évoque, des images s'imposent. Ce retour de déplacement en avion au cours duquel, crevés, nous écoutons Bowie à tue-tête en buvant une Corona. Ce moment épique où je fais jouer ses enfants et les miens dans le vaste parc de Matignon, à "1, 2, 3 soleil" en costume, avant de me rendre compte qu'il est en train de m'attendre pour aller piloter une cellule de crise.

"Par-delà les vagues. Journal de crise au coeur du pouvoir", par Olivier Véran (Robert Laffont, 360 p., 20,90 ¤).