Dans la nuit noire ce mercredi soir, deux fenêtres des locaux de l'Assemblée nationale sont restées longtemps allumées. D'un côté, le bureau de Christophe Castaner ; de l'autre, celui d'Aurore Bergé. L'un et l'autre ont regroupé leurs troupes auprès d'eux et les smartphones chauffent : il y a du pain sur la planche, et une victoire à aller chercher. Quelques heures plus tôt, sur les coups de 18h30, le premier tour de l'élection du futur président du groupe La République en Marche, réalisé par voie électronique, a livré son verdict : l'ex-ministre de l'Intérieur, macroniste historique que l'on disait choisi par l'Élysée, est arrivé en tête des suffrages avec 97 votes, talonné par la députée des Yvelines qui, malgré son tempérament clivant, a créé la surprise en en recueillant 81. Dans les états-majors des finalistes de cette campagne interne, on tire la même conclusion pour le second tour le lendemain, en employant exactement les mêmes mots : "Ça va être serré, ça va se jouer à quelques voix". Et l'on sait déjà où il va falloir aller les chercher.
Car à 21h15, François de Rugy, le "faiseur de roi", arrivé troisième avec 59 votes, s'est enfin décidé à dévoiler son choix. Dans un message envoyé à tous ses camarades sur la boucle Telegram "FORUM DÉPUTÉS", l'ex-ministre de la Transition écologique et ex-Président de l'Assemblée nationale explique avoir eu comme priorité de "porter un changement du fonctionnement du groupe et un changement quant au rôle politique du groupe" et déclare apporter sa voix à Aurore Bergé. L'alliance entre l'ancien Vert et l'ancienne LR est bouclée : "J'ai avec Aurore Bergé des différences de parcours et de positions. Mais je lui reconnais une constance dans sa volonté de faire évoluer notre organisation et une parfaite connaissance du groupe au sein duquel elle est très active depuis 2017", écrit-il en conclusion de son post.
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"WTF François !"
Sa décision a de quoi étonner certains parlementaires LREM. À l'image notamment d'Émilie Chalas. La députée de l'Isère, aux accents écolos, membre de l'Association "En Commun" cofondée par l'actuelle ministre de la Transition écologique Barbara Pompili, répond dix minutes plus tard, aux yeux de tous : "WTF François !". Acronyme de "What the fuck", littéralement : "Qu'est-ce que c'est que ce bordel"... L'un des soutiens de Rugy, qui faisait déjà sa campagne bien avant sa candidature officielle, déchiffre les raisons de ce mariage en apparence insolite : "Le clivage politique est passé en arrière-plan, indique ce parlementaire venu du Parti socialiste. Aurore coche les cases : une femme, très impliquée dans la vie du groupe et du mouvement, capable d'incarner dans l'hémicycle et dans les médias, et de tenir le rapport de force avec l'exécutif. C'est ce qu'attendaient beaucoup de nos collègues."
Évidemment, dans l'équipe Castaner, on est quelque peu mauvais joueur. Après l'annonce des résultats plus serrés que prévu, la nouvelle fait frissonner certains, tant elle place l'ex-premier flic de France en ballottage bien moins favorable. "Dans le message de François de Rugy et son soutien à Aurore, je vois une forme de jalousie et une question d'ego : j'ai été ministre, j'ai perdu, j'ai la haine, alors je ne veux pas qu'un autre ancien ministre soit élu", souffle un député présent dans le bureau de Castaner tout au long de la soirée. Il ajoute, le ton grave : "Beaucoup disent qu'ils quitteront le groupe si Aurore gagne." Rien n'est moins sûr. En guise de consolation, l'ancien ministre de l'Intérieur peut compter sur le soutien d'une autre candidate déçue, Coralie Dubost, arrivée quatrième du premier tour avec 26 suffrages. Sans surprise : l'élue de l'Hérault, qui s'est lancée dans la course pour contester la prime à la candidature féminine - et dont l'inimitié réciproque avec Aurore Bergé est un secret de polichinelle - avait longtemps pensé se ranger derrière Castaner dès le départ. Patrice Anato, avec ses six votes dans la besace, s'est aussi positionné en faveur de l'ancien maire de Forcalquier.
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S'assurer les "Rugystes"
Alors, pendant des heures, "tout le monde appelle tout le monde", se marre un soutien d'Aurore Bergé. Surtout, les deux équipes, liste de leurs collègues et tableur Excel sous les yeux, se lancent dans l'opération séduction de ceux que l'on suspecte d'avoir voté pour François de Rugy, pour les convaincre de suivre leur leader d'un été, ou pour prendre son contre-pied.
Dans le camp Rugy, on assure que les orientations sont moins évidentes qu'il n'y paraît, que "les reports n'ont rien d'automatique, en dépit des consignes" et que prédire l'issue du scrutin "relève de l'exploit". Ce qui n'empêche pas un lieutenant la finaliste issue de la droite de faire ses propres calculs : "Rugy a été clair : on vote pour Bergé. Là-dessus, on ramasse à plein, car une grande majorité ne veut pas de Casta. Côté Dubost, on récupère celles qui veulent une femme. Anato s'est fait acheter pour une vice-présidence, mais sur ses six voix, on en récupère trois. Chez Casta, ils s'attendaient à gagner au premier tour, alors ils sont en panique ! Donc on est confiants... mais ça va être serré." Un brin de prudence, tout de même.
"Allez, de notre côté, on va dormir", textote une fidèle de Castaner aux alentours de 2 heures. Jusqu'ici, tout le monde affirme qu'il se voit vainqueur d'une courte tête... Le démarchage téléphonique est terminé pour cette nuit, et reprendra probablement plus fort encore jeudi matin, pour essayer de retourner les derniers indécis. Le remplaçant de Gilles Le Gendre sera intronisé sur l'estrade des journées parlementaires de La République en Marche à Amiens en fin de matinée.
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