Les Anglo-Saxons disent "It takes two to tango"*. Il en va de même pour les clivages politiques que pour la danse argentine : il faut être deux pour que "ça prenne". Ces dernières semaines, profitant de la faiblesse de leurs adversaires, Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont sonné la mobilisation autour de leur affrontement. "Il n'y a que moi contre le Rassemblement national", disait le président ; "il n'y a que le Rassemblement national contre le président", répondait Marine Le Pen en écho. Et il faudra s'y habituer. Car, désormais, ce nouveau clivage définit bel et bien le paysage français.
Sur le plan de la politique intérieure, c'était tout l'enjeu de ces élections européennes : révéler où en était la tectonique née du big bang de 2017. Le taux de participation, plus élevé que prévu, offre une photographie assez fiable de la situation : le duopole LREM-RN structure désormais le décor. A l'ancien clivage "gauche-droite" s'est substituée une nouvelle ligne de front, qui épouse tristement les contours d'un vote de classe (voir le graphique ci-dessous). Les partis capables d'attirer, naguère, les suffrages de bourgeois comme d'ouvriers se sont abîmés dans la fracture sociale. "Le métro à 18 heures", qui, selon la formule de Malraux, définissait le vote gaulliste, n'existe plus : désormais, dans les urnes, c'est "tram" contre "bagnole au diesel".
"Ce nouveau clivage est indéniable, même s'il n'a pas la force agrégative de l'ancienne opposition gauche-droite, note Jérôme Fourquet, de l'Ifop. A eux deux, Marine Le Pen et Emmanuel Macron totalisent 45 % des voix. Le reste de l'électorat est atomisé, illustrant l'explosion de la société en archipel." Et à voir les scores étiques enregistrés par les autres formations - la petite percée des Verts mise à part -, cette nouvelle polarisation est partie pour durer.

Les votes LREM et RN aux européennes en fonction du niveau de vie sont presque parfaitement symétriques
© / L'Express
Marine Le Pen, qui s'était spectaculairement crashée entre les deux tours de la présidentielle, s'y trouve remise en selle, dans un face-à-face avec un président impopulaire. En retour, ce dernier compte sur le plafond de verre et l'infréquentabilité du parti lepéniste pour concentrer les votes de barrage. C'est un pari logique. Mais risqué. Emmanuel Macron, plus que quiconque, sait que les carrières politiques peuvent être fulgurantes. Qu'adviendrait-il si, demain, un candidat populiste non estampillé d'"extrême droite" apparaissait ? Le camp de ceux qui se sentent "lésés par la mondialisation" est majoritaire en nombre dans le pays. Et il l'a déjà emporté chez certains de nos voisins, pas plus loin qu'au Royaume-Uni, avec le Brexit, ou qu'en Italie, avec la coalition au pouvoir.
LIRE AUSSI >> Jérôme Fourquet : "Le RN s'enracine mais il ne progresse pas"
Dans maints pays, la mise en scène, même sincère, d'une lutte des "progressistes" contre les "populistes" a échoué à faire reculer ces derniers. Seule une politique visant à couper le vent qui gonfle leurs voiles peut les affaiblir. C'est-à-dire : une politique visant à faire émerger des diagnostics communs, et à traiter par des solutions volontaristes, démocratiques et humanistes les maux qui nourrissent la colère et la rancoeur. Car si ces dernières se font trop fortes, elles finiront par l'emporter : en politique, contrairement au tango argentin, il n'y a pas de magie.
* Il faut être deux pour danser le tango.
