Derrière les portes du bureau de liaison du Parlement européen à Paris, en face de l'Assemblée nationale, l'événement de ce jeudi 27 février prend des airs de thérapie collective. Le nouveau député européen, Gilbert Collard, qui a quitté l'Assemblée nationale pour humer l'air de Bruxelles, a réuni quelques amis et connaissances afin de parler de la liberté d'expression, un sujet cher à l'ancien ténor du barreau, désormais plus souvent sur le banc des accusés qu'à la barre de la défense. "Nous avons été amenés à organiser ce colloque car la liberté d'expression est bafouée, de nombreux exemples nous le prouvent récemment. Nous avons ici des grands témoins qui ont vécu des épisodes de censure en direct", introduit la tête d'affiche du Rassemblement national (RN).
Ces "grands témoins" sont des invités qui s'estiment tous - à l'exception du professeur de sociologie, Michel Maffesoli - victimes du politiquement correct. Il y a par exemple le conseiller régional d'Occitanie Emmanuel Crenne (ex-RN, désormais non inscrit), qui fait part de sa difficulté à trouver un emploi du fait de l'étiquette du parti d'extrême droite. "Notre liberté de pensée est complètement bafouée par ce système abominable", affirme ce monarchiste assumé, avant de se plaindre de l'acharnement de l'administration à son égard : selon lui, elle aurait diligenté un contrôle fiscal contre sa personne en raison de son appartenance politique, et on l'aurait empêché pour cette raison de passer son permis de chasse dans le département. "On voit bien qu'on est dans un régime qui se radicalise, qui est en train de revenir à la terreur !", conclut l'élu, pour qui le responsable serait : "l'ADN même de la République".
"T'es un homosexuel refoulé ?"
De l'autre côté de la table, Christian Vanneste opine de la tête. L'ancien député UMP, qui a appelé à voter Marine Le Pen au second tour de 2017, est un habitué des tribunaux, où l'ont régulièrement conduit ses propos homophobes. "Je suis très conservateur", assume à la tribune celui qui avait déclaré en 2005 que "l'homosexualité est une menace pour la survie de l'humanité (...). Pour moi leur comportement est sectaire. Je critique les comportements, je dis qu'ils sont inférieurs moralement." Dix ans de procédures plus tard - la Cour de Cassation a finalement cassé ses condamnations - il l'affirme doctement : "La liberté d'expression est morte en France". Après quelques applaudissements de rigueur, Gilbert Collard reprend la parole : "Je n'arrive pas à comprendre quel problème freudien tu as avec l'homosexualité, t'es un homosexuel refoulé ? Vous voyez, c'est ça la liberté d'expression ! Ne pas avoir peur de dire à un mec qu'il est refoulé !" balance-t-il, hilare.
"Je suis virée régulièrement"
Pendant que Christian Vanneste s'étouffe, Sophie de Menthon sourit. Elle aussi a eu son quart d'heure de "malheurs de Sophie", comme l'a résumé Gilbert Collard. La cheffe d'entreprise libérale, habituée à dire ses vérités sur les plateaux de télévisions, est venue témoigner de son expérience. "Je ne suis pas du tout du Front national, mais j'aime beaucoup Gilbert Collard. Je suis virée assez régulièrement, c'est ma spécialité", témoigne l'élégante blonde. L'ex-chroniqueuse de LCI est toujours surprise de l'arrêt de sa collaboration avec la chaîne, conséquence d'un papier publié dans Challenges, dans lequel elle dénonçait "l'irresponsabilité des chaînes infos" lors des violences des Gilets Jaunes. Idem lorsqu'elle revient sur son débat de janvier 2013, sur le plateau des Grandes Gueules, au sujet des 1,5 million de dollars qu'aurait reçu Nafissatou Diallo de Dominique Strauss Kahn. "Je me demande, c'est horrible à dire, si c'est pas ce qui lui est arrivé de mieux", se questionnait-elle à propos de la femme de chambre, en direct sur RMC, avant d'ajouter : "Il y a des femmes dans la rue, je suis sûre qu'elles ont pensé ça, en disant j'aimerais moi aussi être femme de chambre dans un hôtel et que ça m'arrive." "On s'est quand même bien marrés aux Grandes Gueules", conclut, nostalgique, Gilbert Collard, avant de laisser la parole à Étienne Ceccaldi, avocat pénaliste : "Nous assistons à une érosion de nos droits au quotidien, à la création d'un nouveau vocabulaire, comme le mot islamophobie, pour uniformiser la pensée commune."
Doit-on encore dire n'importe quoi ?
La trentaine de personnes écoute d'un air compatissant les récits des uns et des autres. Les quelques membres du RN présents sont presque tous des proches de Gilbert Collard, à l'image du conseiller régional RN Jean Richard Sulzer, ou du nouveau député Nicolas Meizonnet, par ailleurs tous deux anciens collaborateurs de l'élu. Les membres de l'autoproclamée "commission de censure" de Gilbert Collard sont aussi dans la salle : il s'agit de sa femme et de son assistant, chargés tous les matins de valider les messages Twitter de l'avocat. "Sinon, je serais en correctionnelle tous les soirs !", plaisante ce dernier. Michel Maffesoli a pourtant eu des propos rassurants : le sociologue, qui a déjeuné avec Marine Le Pen ces derniers mois, a salué l'émergence d'une société officieuse, celle des réseaux sociaux, des blogs, des forums, où se forment des futurs soulèvements et insurrections de demain. Une manière pour le professeur d'échapper à l'endogamie des élites et des médias traditionnels, que personne n'écoute plus. Mais doit-on encore dire n'importe quoi, même sur Internet ?
