L'estrade est encadrée par deux immenses dessins. À gauche, une représentation d'une femme ressemblant à Artémis, la déesse de la chasse avec son arc et ses flèches. À droite, un personnage mi-homme mi-cerf (le dieu des forêts gaulois Cernunnos) regarde en direction de la montagne et la rivière. Bienvenue dans l'auditorium de la Maison de la Chimie (Paris, VIIe arrondissement), à quelques pas de l'Assemblée nationale, où 450 personnes sont venues assister au septième colloque annuel de l'Iliade. Covid oblige, le public est masqué et seul un siège de velours bordeaux sur deux est occupé. Sur scène, Jean-Yves Le Gallou, président de l'institut et organisateur de l'événement, conclut la journée, cravate rouge et veste à carreaux sur le dos. À 71 ans, l'ancien député européen Front national est ravi : il se consacre désormais essentiellement à animer la bataille culturelle. Pour faire triompher ses idées, il multiplie les rencontres et les formations.

Ce samedi, des personnalités hétéroclites se succèdent toute la journée sur la scène. Une pianiste russe enchaîne les balades de Chopin sur un piano à queue. Le libraire François Bousquet disserte sur L'homme sans racines face au sociologue Michel Maffesoli. Le théoricien de la Nouvelle Droite Alain de Benoist parle du "statut de l'animal"... Même le conseiller de Marine Le Pen sur l'écologie, le député européen du Rassemblement national Hervé Juvin, est présent. Le chantre du localisme participe à une table ronde avec Fabien Langella, un des responsables de l'association identitaire traditionaliste Academia Christiana. Au premier, qui exhorte : "il faut être des missionnaires de l'identité !", le parlementaire RN répond : "Notre combat pour une identité française choisie et voulue n'est rien de plus qu'un combat pour la survie." Dans la salle, les auditeurs applaudissent. À l'heure de la "pause méridienne", un concert de trompes de chasse leur est offert.

Parle-t-on vraiment d'environnement ? Sous les hauts plafonds de l'auditorium, tout se mélange. Écologie, nature, immigration, identité, famille... Car ce qui différencie le plus l'écologie "enracinée", de celle "des progressistes d'extrême gauche" tant décriée, c'est essentiellement ça : "la préservation des permanences anthropologiques", explique Jean-Yves Le Gallou, à la tribune. Il développe : "La prise en compte des différences entre les populations, les sexes, les cultures." Le message sera répété par plusieurs intervenants : selon eux, l'écologie classique aurait commis le crime de ne s'intéresser qu'à la préservation des espèces, oubliant de protéger les hommes. "C'est simple, l'écologie ne concerne pas seulement les légumes bios et locaux. Si on ne produit pas de mangues à Lille, un Gabonais ne doit pas non plus y vivre", résume l'identitaire Lillois Aurélien Verhassel. À ses côtés, le président de TV Liberté Philippe Milliau acquiesce : "Pourquoi défendre la diversité du papillon et pas celle des hommes ?"

Une braderie des radicalités

Le spectacle se joue tout autant en coulisses, dans ces deux salles où une centaine de personnes se presse autour de stands épars, donnant à cette réunion de famille des airs de grande braderie des radicalités.

Autour de la buvette où on sert jus de pommes bio et bières traditionnelles dans des écocups consignés, des associations "amies" sont présentes. Sans surprise, on retrouve tout l'aréopage de groupuscules héritiers de La Nouvelle Droite, ce courant néopaïen qui défend l'ethnodifférentialisme (la différence des peuples mais de préférence chacun chez soi) et qui avait l'ambition dans les années 70 de jeter des ponts entre la droite et l'extrême droite. La radicale La Nouvelle Librairie possède naturellement un stand, tout comme la branche jeunesse de sa maison d'édition, pilotée par Anne-Laure Blanc, femme de Jean-Yves Le Gallou. Grâce à elle, les enfants de plus de 5 ans peuvent se régaler à la lecture de Brennons, le sanglier de Condate, s'ils ont fini de colorier "les costumes traditionnels européens". Au stand calligraphie, des tirages d'art (90 euros) ou des cartes postales (1 euro) sont en vente, à l'effigie des héros de l'assistance. Aux choix : le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, l'ex directeur de l'Action Française Charles Maurras, ou le journaliste pro nazi Robert Brasillach.

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Pour les dames que le stand de napperons ou de savons pressés à froid "Belisama" n'intéressent pas, les jeunes femmes de Némésis, le collectif de féministes identitaires né en octobre dernier, représente une alternative. Alice, la présidente, cheveux tirés en arrière et robe noire près du corps explique avec aisance : "Je pense qu'il faut arrêter de taper sur une vision traditionnelle du couple : nous ne voulons pas effacer les différences naturelles et biologiques entre les hommes et les femmes", tout en regrettant que les féministes "traditionnelles" ne se prononcent par contre l'immigration. Car l'écologie "enracinée" insiste aussi sur la préservation "des équilibres naturels" entre hommes et femmes, et fustige la PMA, la GPA et le mariage homosexuel.

"Catholiques ou païens, c'est un détail"

À quelques mètres de là, Génération identitaire a installé un large stand, repérable à la présence de leur jeune nouvelle égérie blonde Thaïs d'Escufon, qui depuis l'action sur les toits de la place de la République, en marge des protestations "Black Lives Matter", a acquis une petite notoriété. Les Lillois de la Citadelle occupent aussi une table, tout comme Victor Aubert, le président d'Academia Christiana. Que viennent faire des catholiques identitaires à une réunion organisée par des néodroitiers, ouvertement païens, qui préfèrent les solstices d'hiver aux messes en latin ? "Catholiques ou païens, c'est un détail. Il ne faut pas nous cloisonner dans de petites chapelles alors que nous vivons un contexte de fin de siècle et de civilisation", nous répond l'intéressé. D'ailleurs, même le journal Présent tient un stand. Pourtant, le quotidien d'extrême droite a toujours eu des relations notoirement mauvaises avec la Nouvelle droite et ses héritiers.

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"Nous travaillons tous ensemble contre le même ennemi commun : le grand effacement de nos mémoires et de nos cultures qui préparent au grand remplacement", se félicite Aurélien Verhassel, satisfait de voir que "l'Iliade fait ce travail méta politique". Quid de la bataille politique, la vraie ? Certains voient dans la présence d'Hervé Juvin, notoirement proche des organisateurs - il tient une chronique dans la revue Éléments - un signe que le RN ne serait pas complètement sourd à ces manifestations intellectuelles. Il n'empêche, la plupart des organisateurs cultivent un léger mépris envers Marine Le Pen et ses proches, jugés trop peu portés sur la réflexion à l'heure où le parti ne possède plus ni école de cadres, ni journal. "Vous savez bien que de toute façon je préfère la nièce", souffle Jean-Yves Le Gallou sur le trottoir de la rue Saint-Dominique. Invitée, Marion Maréchal a décliné pour cause d'agenda : l'année dernière, la directrice de l'ISSEP était venue assister aux débats sur "L'Europe, l'heure des frontières". En avril prochain, l'Iliade compte organiser un nouvel évènement, cette fois autour de l'économie. Une autre occasion pour se compter et de se retrouver.