Directeur du Centre d'analyse du terrorisme, Jean-Charles Brisard, décrypte pour L'Express le profil du tueur de l'attentat de Rambouillet et revient sur le projet de loi antiterroriste présenté le 28 avril en Conseil des ministres. Si le texte va dans le bon sens à ses yeux, il plaide également pour ses dispositions soient étendues aux auteurs d'apologie du terrorisme et de provocation à des actes de terrorisme. "Ces infractions, aujourd'hui considérées comme périphériques, constituent néanmoins souvent le premier pas vers un engagement plus violent", affirme-t-il.
L'Express : Quelles similitudes voyez-vous entre l'attentat de Rambouillet et les attaques précédentes ?
Jean-Charles Brisard : Nous sommes confrontés depuis trois ans à une menace latente, diffuse et largement imprévisible, et à un terrorisme endogène de faible intensité organique qui est le fait d'individus inconnus des services de renseignement. C'est le cas des huit derniers auteurs d'actes de terrorisme en France et des six derniers auteurs d'attentats aboutis. Ils mettent en oeuvre des modes opératoires improvisés, des armes rudimentaires et n'ont plus de liens, même virtuels, avec des réseaux, filières, organisations ou individus terroristes. Ces passages à l'acte sont nourris par la propagande djihadiste, mais également par les appels à la haine et les incitations à la violence de la part de la mouvance islamiste radicale endogène, comme l'a notamment illustré l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine.
Après les attentats de novembre 2015, le terroriste avait publié une photo sur sa page Facebook avec un filtre aux couleurs du drapeau français, manifestement en hommage aux victimes. On a l'impression d'une radicalisation extrêmement rapide. Est-ce un profil déjà observé ?
La radicalisation n'est pas un processus linéaire. Elle résulte souvent de la combinaison ou de l'alchimie d'éléments propres à l'individu, des failles, des ruptures ou des frustrations, et d'éléments exogènes, d'ordre idéologique. L'écosystème de l'auteur de l'attentat de Rambouillet, si l'on s'en tient à ses traces numériques, est un mélange de religion, de sensibilité aux thèses de l'islam radical, et d'adhésion à des thèses complotistes. Il y a toujours un élément déclencheur dans le basculement vers la violence. Le procureur de la République antiterroriste a évoqué un basculement à l'automne 2020, avec des manifestations d'adhésion à l'idéologie diffusée par les organisations djihadistes, mais relayée par la mouvance islamiste endogène, légitimant le recours à la violence contre ceux qui offensent le prophète Mahomet.
Un nouveau projet de loi antiterroriste sera présenté mercredi en Conseil des ministres. Selon Gérald Darmanin, "le texte prévoit d'actualiser et de pérenniser le recours aux algorithmes, c'est-à-dire le traitement automatisé des données de connexion, par la DGSI [Direction générale de la sécurité intérieure, NDLR]". En quoi cela peut consister précisément ?
Concrètement les services de renseignement détectent des individus et, le cas échéant, entravent leurs projets terroristes lorsqu'ils sont en contact physique ou numérique avec des organisations terroristes ou avec la mouvance djihadiste, ou lorsqu'ils expriment des menaces de passage à l'acte sur des supports numériques. En l'absence de tels contacts physiques ou virtuels, la menace constituée par ces individus échappe en grande partie à la détection des services de renseignement. Le spectre de la menace et des individus à risque s'est élargi, et cette situation conduit naturellement à doter les services d'outils leur permettant d'élargir celui de la détection. Le recours aux algorithmes, qui ne concernent que les données de connexion et non le contenu des échanges, vise à détecter des signaux faibles de manière précoce, par exemple des individus qui seraient en contact avec des zones d'activité djihadiste ou avec des individus déjà connus des services de renseignement. Il s'agit de pérenniser une technique de renseignement qui n'était jusqu'alors qu'expérimentale et qui viendra compléter celles déjà mises en oeuvre comme les interceptions téléphoniques, le bornage, le balisage ou la sonorisation.
Dans le cas de Jamel Gorchene, ce recours aux algorithmes aurait-il pu permettre de le faire entrer dans les radars des services de renseignements ?
L'enquête sur l'attentat de Rambouillet vient de commencer. Son rôle sera notamment d'établir si et comment l'auteur des faits était en contact avec des organisations terroristes ou plus largement avec la mouvance djihadiste, donc il est trop tôt pour répondre à cette question. En revanche, s'agissant de l'assassin de Samuel Paty, on sait désormais qu'il était en contact via des messageries avec des individus dans plusieurs pays, notamment avec des djihadistes évoluant au Nord-Ouest de la Syrie. C'est typiquement la vocation de la technique des algorithmes de détecter ces activités numériques précurseurs d'actions violentes.
Le nouveau dispositif prévoit également une "mesure judiciaire de réinsertion sociale antiterroriste" dont le but est d'accompagner les condamnés pour faits de terrorisme les plus dangereux à leur sortie de prison. Selon le journal L'Opinion, on leur imposerait six contraintes, choisies par le tribunal de l'application des peines de Paris : résider dans un lieu déterminé, répondre aux convocations du juge de l'application des peines, respecter la prise en charge sanitaire, sociale éducative ou psychologique permettant "la réinsertion et l'acquisition des valeurs de la citoyenneté". N'est-ce pas une vision un peu optimiste des choses ?
D'abord, quel est l'enjeu ? La prison est un incubateur pouvant favoriser la radicalisation islamiste. Elle constitue également un espace organisationnel propice à la planification ou à la commission d'actions violentes sur le territoire national. De 2018 à 2020, neuf incidents de nature terroriste se sont déroulés en prison : quatre tentatives d'attentats et un projet d'attentat en 2018, deux tentatives d'attentats et un projet d'attentat en 2019, ainsi qu'une tentative d'attentat en 2020. Le suivi des détenus terroristes et des détenus de droit commun radicalisés est donc une priorité, puisqu'ils constituent désormais une composante de la menace terroriste. Ces dispositions, même si elles sont en retrait par rapport à celles du texte censuré l'an dernier par le Conseil constitutionnel, sont néanmoins importantes pour renforcer le suivi de ces individus. Ces dispositions pourraient d'ailleurs être étendues aux auteurs d'apologie du terrorisme et de provocation à des actes de terrorisme, comme nous l'avons proposé l'an dernier au Sénat. Ces infractions, aujourd'hui considérées comme périphériques, constituent néanmoins souvent le premier pas vers un engagement plus violent. De nombreux individus condamnés pour des infractions terroristes étaient ainsi déjà connus pour des faits d'apologie ou de provocation.
L'expert en sécurité intérieure Eric Delbecque, dans un texte publié par Le Point, insiste sur le fait que "c'est le "soft power" islamiste qui fabrique le "lumpenprolétariat" de l'islam idéologique et politique violent". Ce qui lui fait dire que "même si l'on peut encore travailler sur l'approfondissement des mesures liées au dispositif de lutte antiterroriste, la solution se trouve davantage du côté de l'offensive nécessaire et soutenue qui doit être menée sur le soft power islamiste". Qu'en pensez-vous ?
La violence terroriste qui s'est manifestée à partir de l'automne 2020 a bien montré le continuum entre la propagande et les menaces diffusées par des organisations djihadistes lointaines d'une part, et les revendications, les provocations, les appels à la haine et les incitations à la violence provenant de la mouvance islamiste radicale endogène d'autre part. L'un et l'autre s'alimentent mutuellement. L'arsenal français en matière de lutte antiterroriste est l'un des plus aboutis, tandis que dans bien des cas les manifestations de l'islam radical ne sont pas appréhendées par le droit. L'action des pouvoirs publics doit donc porter sur ces deux volets dont l'activisme inspire les passages à l'acte.
