A-t-on levé trop vite l'essentiel des restrictions anti-Covid en France, malgré le rebond de l'épidémie observé ces derniers jours ? Olivier Véran a beau s'en défendre, certains médecins accusent le gouvernement d'agir trop vite et de semer la confusion chez les professionnels. "Oui, nous avons pris la bonne décision", a affirmé mercredi 16 mars le ministre de la Santé sur franceinfo, au surlendemain de la levée de presque toutes les mesures de lutte contre le Covid-19, le lundi 14 mars.
Cet allègement se résume à deux grandes mesures : la fin du passe vaccinal, qui imposait d'être vacciné pour entrer dans de nombreux lieux comme les restaurants et les cinémas, et l'arrêt de l'obligation de porter le masque, sauf dans les transports en commun. En levant ces restrictions, le gouvernement français suit l'exemple de multiples pays européens. Il obéit aussi à un large consensus politique à l'approche d'une élection présidentielle où Emmanuel Macron sollicite un nouveau mandat : aucun de ses adversaires n'a contesté ces allègements sur le fond.
Le taux d'incidence en hausse
Mais le calendrier colle mal avec la réalité de l'épidémie. Celle-ci reprend depuis le début du mois de mars, avec un rebond du nombre des cas, ce que les chercheurs expliquent notamment par la diminution des précautions prises par les Français. "Il y a un mouvement de relâchement général en France, il ne faut pas se le cacher, en Europe et dans le reste du monde", a admis le ministre de la Santé.
Cela se traduit dans les chiffres. Au niveau national, le taux d'incidence est de 742,60 cas pour 100 000 habitants, en augmentation de 30,52 % en sept jours, selon le dernier bilan des autorités sanitaires datant du 14 mars. Cet indicateur est par ailleurs en hausse dans tous les départements à part deux d'entre eux, seulement : l'Ariège et la Lozère. Il atteint même les 1400,59 cas pour 100 000 habitants dans les Ardennes.
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Pour le ministre de la Santé, ce regain de l'épidémie ne justifiait toutefois pas de maintenir les restrictions. Se basant sur des projections de l'institut Pasteur, il estime que le rebond actuel ne devrait pas durer au-delà de la fin mars et ne surchargera pas les hôpitaux.
Les projections optimistes de l'Institut Pasteur
En effet, dans ses scénarios publiés la semaine dernière, l'institut a anticipé la hausse des contacts entre les personnes favorisant la circulation du virus. "Le relâchement des mesures de contrôle le 14 mars devrait encore pousser à la hausse les taux de transmission", peut-on lire dans le document.
Quelle que soit l'ampleur du relâchement à venir, les chercheurs envisagent néanmoins un pic de contaminations bien moindre que celui observé au début de cette année. Désormais "80 % des gens" sont vaccinés et "une proportion non négligeable de la population a déjà été touchée par l'infection", explique Yazdan Yazdanpanah, chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Bichat, à Paris, auprès de France Inter. Cette immunité nous protège probablement face au variant Omicron. En tout cas au niveau des hospitalisations." Cependant, le gouvernement avait émis plusieurs conditions à la levée des restrictions, qui ne sont pas atteintes, rappelait auprès de L'Express il y a quelques jours le Pr Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l'Institut de santé globale à l'Université de Genève. Pourtant, selon lui, "le masque représente un bon moyen de limiter la circulation du virus, et il est d'autant plus efficace que son port est généralisé."
"Et tant pis pour ceux qui vont mourir", a pour sa part réagi sur Twitter l'épidémiologiste Dominique Costagliola. Comme plusieurs de ses collègues, elle s'inquiète particulièrement du sort des personnes immunodéprimées, chez qui les vaccins sont peu ou pas efficaces et qui risquent donc davantage de faire des formes graves. Le contexte est également compliqué par la grippe saisonnière qui donne lieu à sa propre épidémie et ne montre pas de signes d'accalmie, alors qu'en temps normal, le pic est atteint vers le mois de février.
Le soutien du Conseil scientifique
Le gouvernement a malgré tout le soutien mesuré du Conseil scientifique, l'organisme qui le conseille dans la gestion de l'épidémie. Il estime, dans un avis rendu public mardi 15 mars, qu'il est temps de passer à une politique plutôt centrée sur la "responsabilisation individuelle".
Le Conseil scientifique juge que l'épidémie "reste contrôlée". Il prévient toutefois qu'elle n'est pas terminée et met en garde sur une "banalisation de l'épidémie dans la société". Mais la décision du gouvernement n'est pas seulement critiquée sur le fond. Les autorités de santé sont aussi accusées, sur la forme, d'avoir agi dans la précipitation en donnant des instructions floues sur la mise en oeuvre de ces allègements.
Un manque de clarté
Un "flottement (...) règne depuis quelques semaines", a estimé mercredi 16 mars dans un communiqué le Syndicat des médecins libéraux (SML), une organisation minoritaire mais représentative au sein de la profession. Un texte cristallise les critiques : un "urgent", publié le 15 mars par la Direction générale de la santé (DGS), qui dépend du ministère. Destiné aux soignants, ce type de document sert à leur détailler concrètement les décisions prises par les autorités.
Or ces instructions apparaissent ambigües quant au port du masque dans les établissements de santé, comme les hôpitaux. Alors qu'il devait y rester obligatoire, la DGS estime bien qu'il est censé être "requis" mais en renvoie la responsabilité au directeur de l'établissement. Quant aux médecins libéraux, ils ne disposent d'"aucune directive claire" sur le sujet, estime le SML, qui appelle les professionnels à exiger le port du masque dans leurs cabinets.
L'organisation s'étonne, enfin, de l'annonce faite le 12 mars par Jean Castex de l'ouverture aux plus de 80 ans d'une "quatrième dose", c'est-à-dire un second rappel de vaccin anti-Covid. "Ce sujet n'avait pas été évoqué vendredi dernier (le 11 mars)", lors des discussions du gouvernement avec les professionnels de santé libéraux, rapporte le SML, qui ironise sur "la fébrilité bien compréhensible du gouvernement à l'approche des élections".
