Depuis juin 2018, l'Italie a à sa tête une coalition de deux formations populistes en apparence incompatibles, le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, à la fibre sociale affirmée, et la Ligue de Matteo Salvini, située, elle, à l'extrême droite de l'arc politique. Une chimère, tout à fait hybride et nullement imaginaire, dont le politologue français Marc Lazar et son collègue transalpin, Ilvo Diamanti, ont fait le point de départ d'une intéressante réflexion à deux voix. L'alliance au pouvoir en Italie, pays fondateur de l'Union européenne, ne constitue pas seulement un événement historique. Elle est aussi et surtout, soulignent les auteurs, l'expression concrète d'une mutation profonde de la démocratie représentative ; clef d'explication majeure, sans doute, de la crise traversée par cette dernière dans le monde occidental.
Le populisme ne date pas d'hier. La France comme l'Italie ont connu leurs épisodes précurseurs, la première avec le boulangisme au XIXe siècle, puis le poujadisme dans les années 1950, la deuxième avec le qualunquismo du journaliste Guglielmo Giannini au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais un "néo-populisme" s'affirme en Europe depuis les années 1980, dont les effets sont autrement ravageurs. L'analyse de Diamanti et Lazar vaut moins par son énoncé des raisons, bien connues, de la montée en puissance du phénomène -- crise économique, mondialisation, afflux migratoire, froideur technocratique des gouvernements -- que par la mise en lumière de la "contagion" populiste dans l'espace politique.
Le populisme, "une marque sociale et culturelle"
Dépourvu de doctrine et de textes théoriques propres à dessiner une vision du monde, le populisme n'est pas une idéologie, même s'il emprunte des éléments à l'extrême droite ou à l'extrême gauche. Cela n'empêche pourtant ni la Ligue ou le M5E en Italie, ni le Rassemblement national en France - partis anti-système au coeur du système - d'imposer leur rhétorique dans le débat. Pas un jour, désormais, sans que les "élites" ne soient opposées au "peuple", entité organique une et indivisible dont il n'était jamais question il y a encore dix ans, le terme citoyens faisant très bien l'affaire. Les frontières, l'immigration, l'identité nationale, la sécurité, le pouvoir d'achat, l'Europe sourde aux souffrances sociales et économiques figurent au coeur de l'argumentaire des dirigeants de toutes appartenances.
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Les populistes, en instruisant le procès permanent des classes dirigeantes, forcément cupides et immorales, imposent un esprit de méfiance qu'ils ont d'autant plus intérêt à aviver qu'il est leur premier carburant. La personnalisation du pouvoir au travers d'un "leader" se répand aussi bien dans les partis, qui trouvent là matière à compenser leur perte d'influence dans la société, que dans les instances locales ou internationales - hier, le FMI n'était qu'un sigle abscons, aujourd'hui, il a les traits de Christine Lagarde.
Cette "peuplecratie" substitue au principe de représentation (des citoyens) celui d'incarnation (du peuple). Pire, en parfaite symbiose avec les nouveaux médias, elle sape l'art politique de la délibération par sa valorisation de la démocratie immédiate, celle du "présentisme", de la relation directe chef-électeurs, oublieuse même de la case référendaire, à l'instar du Mouvement 5 étoiles. Le populisme est "une marque sociale et culturelle", écrivent Ilvo Diamanti et Marc Lazar, qui place nos démocraties sous tension. Jusqu'à quand ?
Peuplecratie, la métamorphose de nos démocraties, Gallimard.