"Curieuse République que celle qui serait présidée par un muet" disait Valéry Giscard d'Estaing. Nous y sommes et une fois encore, c'est au Premier ministre et au ministre de la Santé qu'est revenu le privilège de défendre les décisions ou plutôt les non-décisions prises par le président de la République en son conseil de Défense. Après avoir voulu endosser les habits de chef de guerre durant la première vague, Emmanuel Macron s'est depuis transformé en défenseur silencieux, mais obstiné de l'apaisement sanitaire.

Or que voyons-nous autour de nous ? Un nouveau variant qui se répand à une vitesse fulgurante, un virus désormais hors de contrôle avec plus de 100 000 nouvelles contaminations par jour. Et que faisons-nous ? Rien ou si peu, là où tous nos voisins, un à un, finissent par se rendre à l'évidence et par prendre leurs précautions.

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Pourquoi ? Ce point mérite que l'on s'y arrête. Nous attendons de voir, puisqu'il n'est pas dit que ce variant soit aussi dangereux que les précédents. L'attitude paraît rationnelle : pourquoi "emmerder" trop tôt les Français, surtout à la veille des fêtes, surtout à quelques mois d'une élection présidentielle, si le virus se révélait tout à coup moins dangereux ?

Le virus circule. Il fait des ravages, tout comme les séquelles du Covid

L'argument est séduisant. Mais il repose sur une inversion qui est devenue la définition même de l'apaisement sanitaire : entre éviter des morts, d'un côté, et éviter de réduire temporairement notre liberté individuelle, de l'autre, c'est le deuxième objectif qui l'emporte aussi longtemps que les réanimations ne débordent pas.

Mais il faut que chacun le sache : même quand elles ne débordent pas, des femmes et des hommes malades entrent à l'hôpital et certains y meurent. Le virus circule. Il fait des ravages, tout comme les séquelles du Covid. La saturation des réanimations est l'ultime limite. L'éviter, c'est éviter le tri massif, non les morts.

Un virus "hors de contrôle"

L'attitude pusillanime du gouvernement aura deux conséquences. La première, c'est qu'il y aura plus de morts du Covid. Combien ? Personne ne le sait, mais il n'existe aucune réalité parallèle où 100 000 nouvelles personnes seraient malades chaque jour sans qu'une proportion, même faible, d'entre elles ne finisse par être gravement atteinte. La seconde, c'est que si jamais la dangerosité du variant Omicron se révèle suffisante pour mettre en péril notre système de santé, nous ne serons plus en mesure de reprendre le contrôle en temps et en heure.

Une fois de plus, nous voici donc collectivement devenus les instruments d'un pari présidentiel

Car avec 100 000 contaminations par jour, le virus est hors de contrôle. Si un freinage se révèle nécessaire, son ampleur sera exceptionnelle et peut-être sera-t-il tout simplement impossible. Nous avons perdu jusqu'aux réflexes les plus élémentaires de prudence.

Voici où nous en sommes rendus : nous roulons à pleine vitesse sur une route verglacée. Nous savons que nous roulons vite. Nous savons que le verglas est épais. Mais nous ne sommes pas certains que ce verglas soit aussi dangereux qu'un autre. Donc nous continuons à rouler à pleine vitesse, nous accélérons même. Qui peut penser que si par miracle, nous arrivons à bon port, il y aura lieu d'en féliciter le conducteur ?

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Une fois de plus, nous voici donc collectivement devenus les instruments d'un pari présidentiel. Mais on ne joue pas aux dés en pleine crise sanitaire ! Tout comme on n'épuise pas un peu plus des soignants à bout de forces en les contraignant à passer leurs congés au lit des malades, y compris lorsqu'ils sont eux-mêmes atteints du Covid mais peu ou pas symptomatiques. Que l'on en soit à tripatouiller d'ores et déjà les règles d'isolement pour gérer les conséquences d'une circulation virale incontrôlée en dit long sur l'état de fragilité d'une France touchée de plein fouet par Omicron.

Il faut que la raison reprenne le dessus. Ce énième pari se révélera peut-être gagnant, mais nous ne pouvons plus continuer à parier ainsi des vies humaines par excès de confiance. À un moment ou à un autre, la sanction viendra et ce sont les Français et non leur Président qui en paieront le prix.

Vacciner est nécessaire, mais pas suffisant

La réalité est simple : face à cette épidémie, nous avançons dans le brouillard, mais nous avons quelques points de repère. Appuyons-nous sur eux. Le premier d'entre eux, c'est qu'il faut deux semaines pour qu'une décision produise ses effets sur les courbes d'hospitalisation. Autrement dit, il faut cesser de décider le 27 décembre en regardant la situation au 27 décembre, mais anticiper ce qu'elle sera au 10 janvier. Au bout de près de deux ans, il est temps que nous comprenions qu'une décision proportionnée ne s'apprécie pas au jour J, mais au jour J+14.

Le second point de repère, c'est que le vaccin est une arme puissante, mais qui ne peut rien seule. Nous sommes en train de l'apprendre à nos dépens : il y a déjà de l'échappement vaccinal, il y en aura peut-être encore plus demain quand de nouveaux variants verront le jour. Vacciner est donc nécessaire, mais pas suffisant. Dire le contraire, c'est s'exposer à une crise de confiance majeure quand la réalité deviendra visible. Il faut donc se vacciner et vacciner, mais il faut également accepter que, chaque fois que la situation l'exige, nous soyons amenés à réduire notre vie sociale temporairement pour sauver des existences humaines.

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Le troisième point de repère, c'est que nos armes sont limitées, mais efficaces utilisées au bon moment et avec détermination. Il y en a trois : le vaccin, les tests et les réductions de contact. Jouons-les à plein et arrêtons de réduire par principe la gamme des actions possibles. Il n'y a jamais de courage à ne pas faire ce qui est nécessaire - par exemple rétablir un couvre-feu dès maintenant. Nous avons aussi besoin de plus de tests - et nous serions bien inspirés d'autoriser une fois pour toutes la grande distribution à vendre des autotests (la vente d'autotests a été autorisée hors pharmacies "à titre exceptionnel et jusqu'au 31 janvier 2022", selon un arrêté publié ce mardi au Journal officiel, ndlr) pour pouvoir dépister ceux qui le souhaitent et soulager des pharmaciens épuisés par la demande de tests en officine. Ces mêmes tests pourraient rendre de grands services dans les écoles, par exemple sous la forme de testings réguliers et systématiques, lorsque nous nous serons enfin décidés à ouvrir les yeux et à voir qu'elles jouent un rôle majeur dans l'avancée de l'épidémie.

Quand il s'agit de protéger leurs proches et de prendre soin d'eux-mêmes, les Français sont au rendez-vous

Le quatrième point de repère, c'est que la population fait, depuis le début de la crise, preuve d'une responsabilité exemplaire. Les consignes données ont toujours été respectées. Il faut arrêter de dresser le tableau erroné d'un pays qui gronderait et ne supporterait plus de faire ce qui doit être fait. C'est faux. Il y a de la lassitude, bien sûr, beaucoup même, mais cette lassitude n'a jusqu'ici nourri aucune attitude irresponsable, si ce n'est dans une toute petite proportion de la population. Quand il s'agit de protéger leurs proches et de prendre soin d'eux-mêmes, les Français sont au rendez-vous.

Ce qu'ils ont parfaitement compris, c'est que nous étions entrés dans une crise longue et pénible, faite d'incertitudes, qui sera nécessairement marquée par des à-coups réguliers. Il est grand temps que les responsables politiques fassent, dans leur expression, la preuve d'une même maturité.

En somme, l'objectif n'est pas de vivre avec le virus, car vivre avec le virus, c'est accepter que des femmes et des hommes en meurent. Notre objectif doit être de le vaincre et pour le vaincre, nous aurons besoin d'un chef de guerre sanitaire, dont l'unique préoccupation sera de trouver les voies et moyens pour remporter une victoire définitive. Alors et alors seulement il sera temps de retrouver les petites joies de la vie politique et de composer avec les circonstances.

Victor Dogood est le pseudonyme d'un haut fonctionnaire activement engagé dans la lutte contre la crise sanitaire.