À chaque anniversaire, ces mêmes souvenirs imprimés dans la mémoire collective. Le 11 septembre 2001, à 8 heures sur la côte Est, un avion de ligne frappe l'une des tours jumelles du World Trade Center, à New York. Deux autres visent la seconde tour jumelle et le Pentagone, le dernier s'écrase en Pennsylvanie. À bord, dix-neuf terroristes, issus de la mouvance Al-Qaeda. Quinze ont la nationalité saoudienne.

Ces attentats marquent un tournant dans l'histoire de l'Arabie saoudite, confrontée à son extrémisme et à ses jeux d'ombre. Le royaume wahhabite, allié des États-Unis, doit évoluer à grande vitesse, sous peine de se transformer en État paria. En vingt ans, le pays s'est transformé, de l'éradication de ses liens avec Oussama Ben Laden à la reprise en main musclée du prince héritier Mohammed Ben Salmane. Vingt ans d'ambiguïtés, aussi, dans ses relations avec les États-Unis et le reste du monde. Retour sur deux décennies mouvementées pour le Royaume.

Un régime qui mise sur le religieux

À la création de leur Royaume, en 1932, les "Seoud" ont besoin du soutien des religieux pour asseoir leur autorité. Mais des décennies plus tard, dans les années 60, l'émergence du panarabisme de l'égyptien Nasser d'un côté et l'effervescence du communisme international de l'autre, menacent la légitimité de l'État saoudien. Ses murs tremblent. Le roi d'alors, Fayçal Ben Abdel Aziz, choisit de miser sur une identité religieuse forte pour son pays. Il crée l'organisation de la conférence islamique et la ligue Islamique mondiale, en opposition à la ligue arabe de Nasser.

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Profitant de la crise du pétrole en 1973, l'Arabie saoudite, avec ses barils à prix d'or, devient toute-puissante. Le successeur du Roi Fayçal, son frère Fahad, poursuit sa politique et profite de cette manne pétrolière pour financer massivement des mosquées, centres islamiques et écoles religieuses partout dans le monde. Son discours salafiste attaque l'Occident, alors même que l'Arabie saoudite devient le meilleur partenaire stratégique des Américains au Moyen-Orient. Une schizophrénie politique qui permet au Royaume de survivre. "Mais salafisme et djihadisme sont trop souvent confondus, précise Wassim Nasr, journaliste spécialiste des mouvements djihadistes et auteur de L'Etat islamique, le fait accompli (Plon, 2016). L'Arabie saoudite n'avait pas l'intention de former des djihadistes internationaux." Pourtant, le Royaume jouera un rôle décisif dans l'éclosion d'Oussama Ben Laden et d'Al-Qaeda.

Ben Laden, en mission pour le Royaume

En 1979, le jeune Oussama Ben Laden a 22 ans. Héritier d'une grande famille saoudienne, il est contacté par le prince Turki al-Faycal, alors chef des services secrets de l'Arabie saoudite. L'armée soviétique vient d'envahir l'Afghanistan, et le prince demande à Ben Laden d'organiser le départ de volontaires saoudiens pour lutter contre cette invasion. Sur place, Ben Laden devient l'allié principal d'une organisation de combattants anti-soviétiques, les Moudjahidines, également surnommés "les combattants de la liberté" par l'administration américaine, qui les arme et les finance.

À la défaite de l'URSS en Afghanistan, en 1989, Ben Laden décide de poursuivre le djihad là où il lui semble nécessaire. Peu après, le 2 août 1990, Saddam Hussein envahit le Koweït, voisin de l'Arabie saoudite. Les dirigeants saoudiens craignent que les velléités du raïs irakien ne débordent sur leurs frontières. Ben Laden leur propose alors de défendre l'Arabie contre une éventuelle invasion irakienne. Mais le roi s'estime capable de repousser l'armée irakienne avec ses hommes et rejette l'offre d'Oussama Ben Laden. Le Royaume choisit les Américains. C'est la rupture.

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Ben Laden quitte l'Arabie saoudite et se rend au Soudan, puis de nouveau en Afghanistan. Toléré par les talibans au pouvoir à Kaboul, il frappe les intérêts américains partout dans le monde, y compris au sein du Royaume saoudien. Jusqu'aux attaques du 11 septembre 2001.

"La responsabilité au niveau de l'establishment saoudien, je n'y crois pas. On a surtout sous-estimé la réalité du danger Al-Qaeda. Il faut se remettre dans le schéma de l'époque, on ne connaissait pas bien les capacités de ce groupe, explique Wassim Nasr. Des personnes privées, parfois proches du pouvoir saoudien, ont très bien pu, à travers des ONG, financer Al-Qaeda. Mais on ne peut pas dire qu'un Etat, quel qu'il soit, ait financé ces attentats."

Le 11 Septembre, l'administration américaine ne juge pas l'État saoudien responsable des attaques. Au lendemain des attentats, malgré une interdiction de vol proclamée sur tout le territoire américain, six avions transportant 142 personnes quittent le pays. À bord, des citoyens saoudiens résidant aux États-Unis, mais aussi de nombreux membres de la famille Ben Laden.

Le tournant n'est pas celui que l'on croit

Avant le 11 septembre 2001, malgré ses proximités d'intérêts politique et sécuritaire, la coopération avec les États-Unis ne constitue pas une priorité pour l'Arabie saoudite. Après les attaques, rien ne change. "L'Arabie saoudite faisait plus partie du problème que de la solution, pose Daniel Byman, directeur de recherche Moyen-Orient à la Brookings Institution. Elle ne critiquait pas ouvertement Al-Qaeda, même après le 11-Septembre." Cela va vite évoluer.

En 2003, au sein du Royaume, deux tendances s'opposent. Le débat porte sur la présence américaine sur son territoire, protecteur des deux plus grands lieux Saint de l'Islam, La Mecque et Médine. Le Royaume n'arrive pas à trancher, mais un événement va le pousser à prendre une décision pour sa propre survie. Le 12 mai 2003, quelques semaines à peine après l'invasion américaine de l'Irak, Al-Qaeda commet un attentat meurtrier à Riyad, juste avant l'arrivée du secrétaire d'État américain, Colin Powell.

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C'est le point de bascule. "Les attentats de 2003 en Arabie saoudite mettent fin au débat, souligne Wassim Nasr. La menace Al-Qaeda fait pencher la balance en faveur de ceux qui étaient pour la présence américaine sur le territoire saoudien." La coordination entre Saoudiens et Américains en matière de lutte contre le terrorisme devient vitale pour le Royaume. "Al-Qaeda dans la péninsule arabique a commis des attentats en Arabie saoudite qui auraient pu toucher des membres de la famille royale, poursuit Wassim Nasr. Les Saoudiens ont, dès lors, pris la lutte anti-terroriste très au sérieux et la coordination avec les Américains va atteindre son summum."

Autre changement de taille, l'Arabie saoudite fait radicalement évoluer son discours sur les djihadistes. Conscient des retombées catastrophiques de sa politique religieuse passée, le Royaume durcit le ton. C'est le début d'une nouvelle ère.

Lire l'épisode 2 >> L'Arabie saoudite et le 11 Septembre : un Royaume déchiré par le terrorisme.