A Ghazni, ville située à 145 kilomètres au sud de Kaboul, le nouveau responsable provincial de la culture et des médias parcourt chaque jour à pied une dizaine de kilomètres sur des chemins de terre. Avant de rejoindre la route principale pour héler un véhicule qui le conduira à son lieu de travail. "Je n'ai même pas de quoi me payer une moto", dit-il, avant d'ajouter : "Je n'ai pas de salaire non plus." Comme lui, ils sont des dizaines de milliers de talibans, dont le mouvement a repris les manettes de l'Etat depuis 4 mois et demi, à vivre de débrouille. Dans la capitale afghane, la plupart des jeunes combattants qui gardent les lieux sensibles sont nourris par la multinationale émiratie Alokozai : celle-ci s'est engagée à aider les nouvelles autorités quelques mois, le temps pour elles de trouver une solution pour remplir les caisses de l'Etat.

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Mais nombre de citoyens ordinaires affrontent une situation bien plus dramatique. Avec l'arrivée de l'hiver, et des températures glaciales, le pays, au bord de l'effondrement, fait face à sa plus grave crise économique et humanitaire depuis les années 1990 et la guerre civile. Selon les Nations unies, 23 millions d'Afghans, soit plus de la moitié de la population, souffrent de niveaux de faim extrêmes, dont près de 9 millions risquent la famine ces prochains mois. Parmi eux, 1 million d'enfants pourraient mourir de malnutrition, selon l'ONU.

Pressions occidentales sur les droits des femmes

"Les effets de la crise en Afghanistan pourraient se faire sentir jusqu'en Europe, car la population est désormais confrontée au choix de la famine ou de l'émigration", met en garde l'ancien Premier ministre britannique Gordon Brown, qui demande un soutien de 4 milliards d'euros - lesquels transiteraient par Ocha, le bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. Depuis la prise de Kaboul par les talibans, le 15 août, le soutien de l'Occident à l'Afghanistan a quasiment disparu. "Or, pendant vingt ans, le budget de l'Etat dépendait presque entièrement de l'aide extérieure. En se retirant, la communauté internationale a asphyxié le pays", constate Isabelle Moussard Carlsen, la directrice d'Ocha, à Kaboul.

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Principal pourvoyeur d'aide, les Etats-Unis ont gelé les avoirs bancaires à l'étranger de l'Etat afghan, soit 9 milliards d'euros. Le système financier s'est écroulé, provoquant une inflation galopante. L'Occident se dit prêt à rétablir l'aide, mais fait pression sur les talibans pour qu'ils garantissent les droits humains fondamentaux, y compris la levée des restrictions qui empêchent désormais les femmes de travailler, d'aller à l'école, et de se déplacer librement.

"Si la faim et les problèmes économiques persistent, si les Afghans ne se sentent pas d'avenir, l'année 2022 pourrait bien voir revenir la guerre dans ce pays pourtant pour la première fois en paix depuis plus de quarante ans. Les défis des talibans sont immenses, bien plus que ces vingt dernières années", souligne un diplomate occidental qui a récemment quitté Kaboul. En attendant, les nouveaux maîtres du pays se rapprochent du Qatar, de la Turquie, de la Russie et de la Chine, dont les représentations diplomatiques sont restées ouvertes même a minima, contrairement aux ambassades occidentales, fermées depuis août.