Ils sont arrivés en camionnette, tôt le matin pour trouver un bout de trottoir. Avec des tapis, des matelas, de la vaisselle, un grand miroir, quelques vêtements élimés, un vieux fer à repasser, des couvertures. "Tout ce qu'on peut encore vendre", confie, l'air grave, Junnat Gul en déchargeant ses affaires, aidé par un cousin de sa femme. L'homme, la soixantaine, les cheveux grisonnants, ajoute en déroulant l'un de ses tapis : "C'est tout ce qu'il nous reste pour pouvoir survivre. On ne fait plus qu'un repas par jour et mes enfants ont faim." Chaque matin, ils sont des centaines à se diriger vers ce marché aux puces informel situé près du centre de Kaboul, et apparu au lendemain de la reconquête du territoire par les talibans. "C'est la quatrième fois que je viens ici pour vendre nos affaires. Bientôt, nous n'aurons plus rien. Je ne sais pas comment je vais faire dans les jours et semaines qui viennent. Je suis fonctionnaire, mais je ne touche plus de salaire depuis le mois de mai", explique Junnat Gul. Comme lui, des dizaines de milliers d'employés du secteur public, soudain privés de leur paie, se débrouillent désormais comme ils peuvent.
Le retour des talibans aux commandes, vingt ans après leur éviction par les troupes américaines, a plongé l'Afghanistan dans une tourmente économique sans précédent, liée à la fragilité des structures de développement et des politiques - largement dépendantes du soutien extérieur - mises en place par la communauté internationale au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. "Avec l'effondrement du gouvernement élu, toute l'aide étrangère s'est évaporée en quelques jours, résume un diplomate français qui fut en poste à Kaboul. En vingt ans, l'Afghanistan n'a pas produit grand-chose, hormis l'opium. La communauté internationale n'est pas parvenue à créer de réel tissu économique. Elle s'est contentée de poser une sorte de pansement à effet placebo, même si une ville comme Kaboul s'est considérablement étendue et a radicalement changé de visage." Dès le 15 août, la capitale tombait aux mains des talibans, ambassades occidentales et organisations internationales mettaient la clef sous la porte, abandonnant à leur sort 38 millions d'Afghans.

Des Afghans sont assis dans la cour d'une mosquée chiite de Kandahar (sud de l'Afghanistan) frappée par un sanglant attentat-suicide, le 15 octobre 2021
© / afp.com/Javed TANVEER
Plus de la moitié de la population pourrait passer sous le seuil de pauvreté
Résultat : l'édifice porté à bout de bras par l'Occident, Etats-Unis en tête, s'effondre comme un château de cartes. "En arrivant, on a trouvé une administration qui ne produisait aucun revenu. Tout ce qui a été mis en place par l'Ouest et les élites afghanes ces dernières années, c'était beau, c'était propre, mais ça ne fonctionnait tout simplement pas, un peu comme une machine que personne ne saurait plus faire marcher, une fois son inventeur parti", explique le nouveau ministre de l'Agriculture, Abdul Rahman Rashid.
Il est le seul taliban d'origine ouzbèke à avoir gravi les échelons depuis 1996 et la première prise de pouvoir par les "étudiants en religion". Avec la famine qui menace, les responsabilités de l'ancien "Monsieur Agriculture" du mollah Omar - chef des talibans jusqu'à sa mort en 2001 - sont énormes. D'autant que, avec le gel par Washington des avoirs à l'étranger de la Banque centrale d'Afghanistan, soit plus de 9 milliards de dollars, le pays s'enfonce dans la misère. Plus de la moitié de la population pourrait passer sous le seuil de pauvreté cet hiver, selon le Programme des Nations unies pour le développement. D'après David Beasley, directeur exécutif du Programme alimentaire mondial, "l'Afghanistan subit l'une des pires catastrophes humanitaires au monde, si ce n'est la pire". L'Union européenne a promis une aide de 1 milliard d'euros aux Afghans. Encore faut-il trouver les bons canaux pour la faire parvenir à un gouvernement qui n'est pas reconnu par la communauté internationale et qui, surtout, n'a pas commencé à se mettre au travail.

Un taliban (c) dans un marché de Kaboul, le 3 décembre 2021
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Dans la capitale, nombre de ministères sont vides. Les services sociaux, eux, sont à l'arrêt. Certains fonctionnaires ont bien repris le chemin des bureaux, mais l'administration est désormais tenue par des cadres issus des rangs des talibans, qui ne brillent pas par leur efficacité. "Aucune décision n'est prise. Nous attendons sans savoir quoi faire", soupire un fonctionnaire dépité, qui ne souhaite pas révéler son identité par peur d'éventuelles représailles. Tous attendent les directives du nouveau gouvernement englué dans des considérations idéologiques et culturelles autour du statut de la femme et de l'enseignement pour les filles. Si de petits projets sont lancés ou relancés, l'administration afghane, sans argent, s'étiole. "Le temps est suspendu", clame un autre fonctionnaire. Alors pour pallier le manque de moyens, le travail s'arrête à midi et chacun rentre chez soi.
Seul le ministère de la Santé, dont les caisses sont vides comme partout ailleurs, semble fonctionner à peu près. "Il faut relancer notre système de santé, permettre à tout le monde de se soigner. Nous y travaillons et n'avons pas de temps à perdre, c'est urgent", affirmait-on récemment au ministère, désormais administré par des dignitaires religieux. Mais, dans le grand hôpital Malalai du centre de Kaboul, la réalité est tout autre. Ici, il n'y a presque plus de médicaments et le personnel médical, qui n'est plus payé depuis des mois, commence à se décourager. "Quand l'heure du déjeuner arrive, on partage du thé et un peu de pain. On a tout le temps faim. Autrefois, on avait une cantine, mais elle est fermée. On est fatigués et on a du mal à travailler", déplore Farzana, employée de l'hôpital.
Luttes de pouvoir internes
Afin d'enrayer la crise, les nouvelles autorités talibanes se sont lancées dans un intense ballet diplomatique entre Moscou et Doha, recevant également des délégations de l'Union européenne ou de la Chine à Kaboul. Elles demandent la restitution des avoirs bancaires du pays bloqués à l'étranger, qui permettraient au moins de payer les salaires et de relancer la machine étatique. Et elles invitent la communauté internationale à revenir au plus vite en Afghanistan. Mais les responsables du mouvement, encore peu visibles, seraient actuellement pris dans des luttes de pouvoir (entre dirigeants autrefois proches du mollah Omar, issus des tribus du Sud, et ceux de l'Est), ce qui entretient les doutes sur la stabilité du régime.
A Wazir Akbar Khan, quartier cossu adossé à celui des ambassades - désormais vide -, Mohammad ne sort presque plus. Pour cet homme d'affaires établi dans l'est du pays, qui s'était lancé dès 2004 dans la culture de roses à destination des grands parfumeurs européens, le retour des talibans est une catastrophe. "Mon entreprise est à l'arrêt et je ne sais pas quand je vais pouvoir relancer mon business. J'ai derrière moi des centaines de cultivateurs avec lesquels je travaille depuis des années. Eux aussi attendent que l'économie reparte", se plaint-il, avant d'ajouter : "Nous sommes des milliers d'entrepreneurs à nous être lancés dans cette aventure à l'arrivée de la communauté internationale et des forces de l'Otan en Afghanistan. Depuis le 15 août, tout le monde est désespéré." Mohammad sait bien que les gouvernements successifs mis en place dès 2004 étaient loin d'être parfaits : "Il y avait une corruption endémique et d'immenses problèmes de gouvernance, mais on pouvait travailler, et c'est avec des gens comme nous que le pays s'est progressivement transformé, résume-t-il. Jusque-là, la société afghane était en mouvement et nous pouvions encore prétendre à un avenir. Ce n'est plus le cas aujourd'hui."

Un garçon se tient debout avec une pelle le 16 novembre 2021 près de maisons en ruine dans le village d'Arzo dans le sud de l'Afghanistan
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