Alors que le dernier avion américain s'envolait de Kaboul, le 30 août, les images des talibans tournaient en boucle sur les téléviseurs irakiens. Avec cette question dans toutes les têtes : sommes-nous les prochains ? Trois semaines avant la chute de Kaboul, Joe Biden annonçait le départ de toutes les troupes américaines combattantes d'Irak avant le 31 décembre prochain. La Maison-Blanche a voulu envoyer un message symbolique : vingt ans après les attaques du 11 Septembre, les Etats-Unis mettent un terme à leurs deux "guerres sans fin" la même année. Et quittent le Moyen-Orient pour de bon.
Pour Biden, un pari politique et une obsession personnelle
Au-delà du symbole, la fin des guerres est une question d'ordre personnel pour Joe Biden. Son fils, Beau, a combattu en Irak en 2009, et lui s'est toujours opposé à la présence des troupes américaines au Moyen-Orient sur la durée. "Le président est quelqu'un de très têtu, une fois qu'il a une idée en tête, il est presque impossible de le faire changer d'avis, observe Marvin Weinbaum, expert du Middle East Institute, qui a souvent croisé le fer avec Joe Biden au Congrès. Il a décidé de mettre un terme aux guerres américaines, peu importe le coût politique et les conséquences sur le terrain."
Joe Biden n'en est pas à son coup d'essai. En tant que vice-président de Barack Obama, chargé du dossier irakien, il avait déjà supervisé le départ de l'armée américaine en 2011... mais aussi son retour en 2014 ! "Quand les Etats-Unis se sont retirés d'Irak, ils ont laissé un vide sécuritaire et politique, aussitôt rempli par l'Iran et ses milices, mais aussi par Daech, qui a installé son califat sur un tiers du territoire irakien", rappelle Adel Bakawan, directeur du Centre français de recherches sur l'Irak. Les Américains ont dû combattre au sol pendant cinq ans, jusqu'en 2019, pour éradiquer le califat dans le pays.
Las, face au vide politique et sécuritaire, la mouvance djihadiste s'est reformée en Irak ces derniers mois, et elle multiplie les attaques contre l'armée régulière. De quoi faire craindre une nouvelle débâcle, une fois les 5 000 soldats américains de retour à Washington. "L'Etat islamique (EI) n'est pas dans une position de reconquête militaire pour l'instant, mais le retrait américain risque de changer la donne, souligne Myriam Benraad, professeure associée en relations internationales, auteure de Terrorisme : les affres de la vengeance (le Cavalier bleu, 2021). L'EI reste une menace de premier ordre, d'autant que les attentats commis en Afghanistan contre les Américains donnent un nouveau souffle aux djihadistes sur le territoire syro-irakien."
La France, un allié militaire indispensable face à Daech
La perspective d'une restauration du califat au Moyen-Orient constitue un réel risque pour les mois qui viennent. "L'Etat irakien reste l'un des plus fragiles au monde, s'inquiète Adel Bakawan. Le pays est fracturé politiquement, ethniquement, sociétalement... C'est un Etat en faillite, bien incapable de se défendre seul face aux menaces terroristes." Les alliés des Etats-Unis semblent conscients du danger en Irak. La France, en particulier, cherche à assurer un rôle stabilisateur dans la région.
Emmanuel Macron, en visite en Irak fin août, a confirmé le maintien des forces spéciales françaises sur place, même en cas de retrait américain. Le contingent, estimé à 600 soldats, a surtout vocation à former l'armée irakienne, mais peut aussi dissuader les forces djihadistes. "Le retour territorial de Daech constitue le cauchemar n° 1 de la diplomatie française, elle fera tout pour l'empêcher, avance Adel Bakawan. En tant que principale puissance militaire européenne, la France est seule à pouvoir aider l'Etat irakien à résister." Les Etats-Unis de Joe Biden en ont peut-être fini avec leurs propres "guerres sans fin". L'Irak et ses alliés, eux, n'auront d'autre choix que de continuer la leur.
