"Roof knocking", ou "coup sur le toit" : c'est le nom d'une technique utilisée par l'armée israélienne dans certains de ses bombardements sur Gaza, et vivement critiquée par les ONG de défense des droits humains. Il s'agit d'un "avertissement" envoyé aux civils occupant des bâtiments visés par l'armée, pour leur demander d'évacuer avant une frappe imminente et se prémunir ainsi contre d'éventuelles accusations.
Samedi dernier, dans l'enclave palestinienne sous blocus israélien depuis près de 15 ans, Jawad Mehdi, propriétaire d'un immeuble commercial abritant les bureaux de médias internationaux, reçoit ainsi un appel d'un officier israélien, rapporte-t-il à l'AFP. Au téléphone, on lui demande en arabe d'organiser l'évacuation de l'immeuble dans l'heure. Le propriétaire tente de négocier un délai supplémentaire. La conversation se prolonge. La tour de 13 étages, évacuée dans la panique, sera pulvérisée une heure plus tard.
Appels, SMS, tracts ou tirs de semonce
SMS, appels, largage de tracts ou tir de semonce : le "roof knocking", baptisé "hakesh bagag" en hébreu dès 2009, passe par des moyens divers. Le quotidien britannique The Guardian faisait déjà état d'appels d'avertissement en 2006 dans un article intitulé "L'appel qui vous dit : courez, vous êtes sur le point de perdre votre maison et vos possessions". Un Palestinien nommé Mohammed Deeb y racontait une histoire similaire à celle de Jawad Mehdi.
La technique a été adoptée en 2016 par l'armée américaine en Irak. Elle est au coeur de la communication de guerre d'Israël. En 2009, lors de l'opération "Plomb durci", l'armée israélienne s'est targuée d'avoir émis depuis les QG du renseignement militaire près de 165 000 appels d'avertissement à Gaza, souvent des messages préenregistrés en arabe. Depuis, des caméras sont embarquées sous les cockpits et l'armée diffuse régulièrement des vidéos montrant la technique "en action".
"Nous envoyons un petit missile, vide, pour taper sur le toit et faire comprendre aux civils qu'ils doivent évacuer l'immeuble. Nous restons en observation pour nous assurer de leur départ", explique à l'AFP un responsable de l'aviation militaire israélienne qui a requis l'anonymat. "Dès que nous avons le plus de certitudes possibles sur l'évacuation du bâtiment, nous tirons." En 2014, le Washington Post affirmait que ces tirs d'avertissement étaient réalisés "habituellement par des drones".
Se prémunir contre des accusations
Si le responsable de l'aviation au fait du protocole évoque avant tout des "raisons morales", poussant l'armée à limiter les "dommages collatéraux sur les civils", Israël compte aussi se prémunir contre d'éventuelles accusations. La procureure de la Cour pénale internationale (CPI) a d'ailleurs ouvert une enquête pour crimes de guerre présumés dans les Territoires palestiniens, notamment lors de la guerre de Gaza de 2014. Le parquet militaire israélien est inclus dans l'élaboration de certains de ces protocoles d'avertissement.
Mais selon des ONG de défense des droits humains, l'avertissement ne dédouane pas les "forces attaquantes" de leurs responsabilités vis-à-vis du droit humanitaire international.
Pour l'organisation Amnesty International, "émettre un avertissement n'absout pas les forces attaquantes de leurs obligations vis-à-vis du droit humanitaire international d'épargner les civils", indique à l'AFP sa porte-parole pour la région, Sara Hashash. "Dans beaucoup de cas, il manquait les éléments basiques d'avertissement, notamment sur le moment de la frappe, les endroits où se mettre à l'abri ou la garantie d'une évacuation dans les temps et en sureté avant l'attaque", détaille-t-elle.
"Des frappes mortelles, lancées trop peu de temps après l'avertissement"
Dans le cas du largage d'un missile vide sur le toit, des familles ont aussi pu penser qu'il s'agissait d'une fausse alerte ou que la frappe était déjà passée, expliquait aussi l'ONG dans un rapport en 2014. "Il y a aussi eu des cas de frappes mortelles, lancées bien trop peu de temps après l'avertissement des civils", estime la porte-parole régionale Sara Hashash.
"L'envoi d'un missile ne peut pas être considéré comme un avertissement. On vise des civils avec une arme, peu importe sa taille, et c'est une violation des conventions de Genève" sur les droits humanitaires, estimait en 2014 auprès de CNN Mahmoud Abu Rahma, du Centre Al-Mezan pour les droits humains, une ONG de Gaza. "Imaginez que vous êtes à Gaza, et qu'il y a des frappes aériennes partout, et beaucoup de familles sont dans les bas étages de leur maison. Les familles ratent le son de "l'avertissement" parce que cela sonne juste comme une autre explosion", racontait-il dans une enquête de la chaîne américaine sur le "roof knocking".
Mohammad al-Hadidi se demande lui pourquoi il n'a jamais reçu ce fameux appel, samedi dernier, lorsque sa femme et quatre de ses cinq enfants, ont été tués dans un bombardement israélien sur un immeuble du camp d'Al-Shati où la famille passait la nuit. "Qu'ont-ils fait pour mériter d'être bombardés, sans aucun avertissement, sans qu'on leur demande d'évacuer la maison ?", se désole-t-il auprès de l'AFP.
"Plus de 1000 frappes" sur Gaza depuis le 10 mai
L'armée n'a pas communiqué de chiffres sur le nombre de "roof knocking" effectués depuis le début, le 10 mai, des bombardements sur Gaza. "Nous avons mené plus de 1000 frappes. Lorsqu'elles concernent des infrastructures, nous pouvons utiliser cette technique, mais pas quand elle concerne l'élimination de terroristes", affirme le responsable de l'aviation militaire. Dans le bombardement qui a tué la famille de Mohammad al-Hadidi, l'armée affirme avoir visé des "commandants du Hamas" qui se trouvaient dans un appartement.
Dans une littérature abondante sur le sujet, des Palestiniens qui ont vécu cette étrange interaction avec l'ennemi témoignent de la tension, du stress, voire du trauma laissé par ces quelques minutes où se joue leur survie, de ce qu'ils ont pu emporter ou laisser d'une vie entière, avant de se précipiter dehors.
Le conflit actuel entre Israël et le Hamas a fait au moins 239 morts en dix jours, majoritairement des Palestiniens. Il a éclaté le 10 mai après un barrage de roquettes du Hamas sur Israël en solidarité avec les centaines de manifestants palestiniens blessés dans des heurts avec la police israélienne sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem-Est, secteur palestinien de la Ville sainte occupé par Israël depuis plus de 50 ans. La dernière grande confrontation entre Israël et le Hamas remontait à l'été 2014. Le conflit de 51 jours avait ravagé la bande de Gaza et fait au moins 2251 morts côté palestinien, pour la plupart des civils, et 74 côté israélien, quasiment tous des soldats.
