La charge fut brutale, la réplique tout autant. Dans un épais rapport publié le 1er février, Amnesty International (AI) accuse Israël de mener de "cruelles politiques de ségrégation, dépossession et exclusion dans tous les territoires sous son contrôle". Tout au long d'un document de près de 300 pages, fruit de quatre ans d'enquête, l'organisation répète à maintes reprises l'accusation d'apartheid contre Israël. "Qu'ils vivent à Gaza, à Jérusalem-Est, en Cisjordanie ou en Israël même, les Palestiniens sont traités comme un groupe racial inférieur", affirme Agnès Callamard, la secrétaire générale de l'organisation, lors de la présentation du rapport. En conclusion, Amnesty enjoint la communauté internationale à "revoir toute coopération et activités avec Israël afin de s'assurer que cela ne contribue pas à maintenir le système d'apartheid". En clair : un appel au boycott.

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Entre Israël et Amnesty, un historique compliqué

La violence du réquisitoire n'a guère surpris les Israéliens. Amnesty International cible régulièrement l'Etat hébreu avec une férocité qui en a fait la bête noire des dirigeants du pays. "Amnesty fut une organisation estimable que nous respections tous, aujourd'hui c'est tout l'inverse", a taclé le ministre des Affaires étrangères israélien, Yaïr Lapid. Plutôt marqué à gauche et partisan d'un Etat palestinien, le n°2 du gouvernement a étrillé le rapport et accusé explicitement ses auteurs d'antisémitisme. "Si Israël n'était pas un Etat juif, personne chez Amnesty n'aurait osé s'en prendre à lui. Au lieu de vérifier les faits, ils propagent les mensonges des organisations terroristes", cingle-t-il.

A l'exception de quelques mouvements d'extrême gauche, qui ont parfois nourri le rapport, cette lecture du conflit scandalise la société israélienne. Même le journal de gauche Haaretz préconise l'indifférence et préfère railler "l'hystérie" du gouvernement israélien qui a tenté de dissuader Amnesty de publier son document. "Ces rapports obtiennent peu de gros titres, puis ils prennent la poussière alors que les relations commerciales et diplomatiques d'Israël continuent d'être florissantes", relativise ainsi Anshel Pfeffer, l'un des éditorialistes du quotidien.

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Même ceux qui partagent les critiques formulées par Amnesty contre l'interminable occupation militaire de la Cisjordanie contestent l'utilisation du terme d'apartheid. "Israël a beaucoup de problèmes qui doivent être réglés, à l'intérieur de la ligne verte et certainement dans les territoires occupés. Mais Israël n'est pas un Etat d'apartheid", considère ainsi le député arabe Issawi Frej, membre du parti de gauche Meretz.

Sur le terrain, une situation complexe

La radicalité du rapport contraste avec une réalité infiniment plus complexe. L'ONG indique qu'en droit international, l'apartheid désigne une oppression basée sur la race, l'ethnie ou la nationalité. Or les Arabes israéliens (un cinquième de la population) appartiennent à la même ethnie que les Palestiniens et jouissent pourtant des mêmes droits que leurs concitoyens juifs au sein de l'Etat d'Israël. Nombre d'entre eux occupent même des positions enviables : médecins, avocats, magistrats...

Et depuis juin dernier, un parti arabe, islamiste de surcroît, participe à la coalition gouvernementale. "Quand tant d'activistes propalestiniens autoproclamés à travers le monde appellent au boycott, à des sanctions et à la destruction d'Israël, des élus choisissent de s'impliquer plus profondément dans la société israélienne pour le bénéfice de leur peuple", constate Bassem Eïd, un Palestinien de Jérusalem qui milite contre le boycott d'Israël.

Unis face aux critiques, les Israéliens savent que les appels au boycott d'Amnesty International ont peu de chance d'être entendus. Cette semaine, le président de l'Etat, Isaac Herzog, a été reçu en grande pompe aux Emirats arabes unis. La question palestinienne n'a quasiment pas été abordée.