Parmi les nombreux enterrements suivant déjà les exactions talibanes dans un pays afghan que quittent les GI, l'un au moins est attendu par les contempteurs patentés des Etats-Unis : celui de leur puissance ! Rien de nouveau ; en France, où l'on cultive l'engouement pour le thème romantique du déclin - et celui de l'Empire romain en particulier (auquel on assimile à tort la nation américaine contemporaine) -, les extrémistes, de gauche comme de droite, unis dans une même détestation d'une Amérique souvent fantasmée, procèdent régulièrement à l'exercice.

Après la crise économique déclenchée par le krach boursier de 1929, ils annonçaient déjà la fin de l'expérience capitaliste dépravée incarnée par les Etats-Unis. Dans la longue décennie 1968-1979, le bourbier vietnamien et la poussée géopolitique de l'Est dans le tiers-monde (ainsi que la nouvelle crise économique due aux chocs pétroliers) devaient cette fois marquer la chute finale que traduirait du reste l'humiliante affaire iranienne, entre les diplomates otages et le désastreux échec de l'opération de sauvetage décidée par Jimmy Carter. A l'heure actuelle, c'est la conjonction d'une sorte de lassitude néo-isolationniste et l'ascension (dite) irrépressible de la Chine qui garantirait la fin de "l'empire".

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Seulement voilà. A chaque dernier clou planté dans son cercueil, le mort se relève ! Dès la fin du New Deal rooseveltien, les Etats-Unis retrouvaient leur production industrielle d'avant 1929 et, après la Seconde Guerre mondiale, ils représentaient 45 % du PIB mondial. En 1981, clôturant la décennie horribilis, Ronald Reagan adoptait une posture et une politique qui contribueraient (y compris en Afghanistan) à l'effondrement, en l'occurrence réel, rapide et définitif, de l'URSS et du bloc communiste. Certes, l'actuel retrait d'Afghanistan, assez piteux, s'inscrit dans la continuité de ceux des ultimes années Trump (2018-2019), voire de la volonté de ce dernier de quitter l'Otan, mais l'effet "série" est trompeur et cache l'essentiel : l'avenir géopolitique de la planète ne se trouve plus - n'en déplaise à une certaine école française entretenant un vieux prisme arabo-moyen-oriental - en Méditerranée orientale ni au Moyen-Orient, mais bien dans l'immense zone indopacifique avec la Chine en ligne de mire.

"L'empire" contre-attaque

Lubie provisoire de la jeune administration démocrate ? Non, nouvelle approche géostratégique globale qui perdurera sans doute plusieurs décennies, déjà entamée par Barack Obama qu'il baptisa "pivot" et (tant bien que mal) poursuivie par Donald Trump. Ce paradigme, assumé par Joe Biden au point de réintroduire l'Otan dans une perspective planétaire, consiste non à se retirer mais à se redéployer, et naïfs sont ceux qui y verraient là un affaiblissement de la puissance. Océans Indien et Pacifique, mer de Chine méridionale, détroits de Malacca et de Panamá, et bien sûr Singapour, Japon, Australie, France, Inde, Corée du Sud, Philippines voire Vietnam ; tels seront les théâtres d'opérations et acteurs primordiaux.

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Dans cette optique, il eût été stupide de continuer à sacrifier hommes et budgets pour guerroyer contre des va-nu-pieds certes fanatiques mais dépourvus d'armements stratégiques, de champs pétrolifères, d'accès à la mer ou de proximité frontalière avec un Etat allié. Le trafic d'héroïne ? Jamais la coalition occidentale ne sut ou put y mettre fin. Le sort des femmes ? Tragédie forcément vécue comme telle par tous les vrais humanistes, elle pèse hélas peu face aux grands enjeux géopolitiques. La guerre ? Elle n'a jamais cessé depuis 1979 et, au pire, les talibans attaqueront Tadjiks et Ouzbeks dénués d'enjeu stratégique pour Washington - où l'on se dit qu'il reviendra aux Russes de les aider ! - et, au mieux, ils menaceront l'Iran, comme lorsque le président démocrate Bill Clinton les avait laissés prendre le pouvoir, cinq ans avant le... 11 Septembre commis par leurs protégés d'Al-Qaeda. Et puis, il sera toujours possible de renvoyer dans le ciel afghan, sans grand risque et à partir de la Cinquième Flotte, des F15 pour châtier telle nouvelle barbarie des talibans. En définitive, "l'empire" se replie ici pour mieux contre-attaquer là ; Russes et Chinois le savent bien, eux qui ont du reste critiqué le retrait américain ! Les fossoyeurs de la puissance américaine devront encore patienter...

Frédéric Encel

Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences po Paris et professeur à la Paris School of Business. Fondateur des Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer. (6e édition, 25-26 septembre 2021 : Les Méditerranées).