Si chacun se souvient du 11 Septembre 2001, nous oublions souvent que trois mois plus tard, jour pour jour, la Chine faisait son entrée au sein de l'Organisation Mondiale du Commerce. Ce sont ces deux dates, et non la seule première, qui ont marqué le point de départ de vingt années au cours desquelles les puissances américaine et chinoise ont pris des trajectoires opposées.

Alors que l'Empire du Milieu a progressé à une vitesse exceptionnelle sur les plans technologique, économique et en matière de défense, les États-Unis se sont égarés. En Irak, l'intervention de 2003 a été une faute historique dont l'Amérique, mais surtout le Moyen-Orient et l'Europe, paient encore le prix. Certes, en Afghanistan, la coalition internationale a eu raison d'intervenir en 2001 pour annihiler les sanctuaires terroristes qui gangrenaient le pays.

LIRE AUSSI : Il y a beaucoup de divergences structurelles entre les États-Unis et l'Europe

Mais après les premiers succès militaires, les puissances occidentales - au premier rang desquelles les États-Unis - se sont très vite embourbées, du fait de leur incapacité à définir des objectifs politiques et militaires clairs et atteignables. De ces deux décennies gâchées par l'Amérique est né un monde bipolaire qui s'est substitué au monde unipolaire dont nous avions hérité au sortir de la Guerre Froide.

Double matrice

Ses propres errements et aveuglements, la puissance américaine en a pourtant pris conscience il y a bien longtemps. Dès 2008, Barack Obama avait compris que l'Amérique ne maintiendrait sa prééminence que si elle s'avérait d'abord capable de panser ses plaies sur le plan intérieur. En matière de politique étrangère, il avait également réalisé que les intérêts stratégiques des États-Unis ne se situaient plus au Moyen-Orient. Mais la polarisation de la vie politique américaine, les printemps arabes, la guerre en Libye et la crise syrienne furent quelques-uns des éléments qui l'ont empêché de donner corps à ses intuitions. Même son fameux "pivot vers l'Asie" demeura plus un souhait qu'une réalité. En faisant de Pékin le rival absolu de Washington et en se présentant comme le candidat des laissés-pour-compte de l'Amérique, Donald Trump incarna, de manière aussi paradoxale que cela puisse sembler, une forme de continuité avec son prédécesseur. Mais là encore, son absence totale de vision stratégique, de discipline et de rigueur le conduisirent à l'échec.

A cet égard, Joe Biden est donc le premier occupant de la Maison Blanche qui met réellement en oeuvre cette double matrice de la politique américaine : d'une part, des politiques sociales et d'investissement très ambitieuses qui visent à renforcer la cohésion sociale et la capacité d'innovation de l'Amérique ; d'autre part, une politique étrangère dans laquelle le bassin Indo-Pacifique constitue la priorité absolue. Dans cette perspective, l'administration Biden n'a eu de cesse, depuis son entrée en fonction, de mobiliser ses alliés pour former un front commun face à la Chine. C'est dans ce contexte que s'inscrit le retrait des Etats-Unis d'Afghanistan.

Front intérieur

Pendant vingt ans, les Américains ont dépensé 300 millions de dollars par jour dans cette guerre, soit au total près de 50 000 dollars par Afghan. Ils ont perdu près de 2 500 soldats et ont investi 85 milliards de dollars dans une armée afghane qui s'est écroulée en quelques semaines à la suite du retrait américain de la base de Bagram. Se retirer d'Afghanistan, c'est donc, pour l'Amérique, se donner la possibilité de réallouer des ressources sur le front intérieur, y compris pour soutenir des projets de politique industrielle et de recherche devant assurer la prééminence future des Etats-Unis sur le plan technologique. Cela permet également au Pentagone de redéployer une partie de ses moyens afin de répondre plus directement au défi chinois. S'il est bien évidemment possible, pour des raisons d'ordre moral, de regretter le retrait américain d'Afghanistan et de critiquer les conditions tragiques et chaotiques dans lesquelles il s'est effectué, le fait est que cette décision répond aujourd'hui aux intérêts stratégiques de l'Amérique.

LIRE AUSSI : "Les risques d'incidents armés entre la Chine et les États-Unis vont se multiplier"

Dans ce contexte, la question cruciale qui se pose aux Européens est de savoir si nos intérêts sont encore alignés avec ceux de notre allié américain et si nous devons façonner notre diplomatie à l'image de celle de Washington. Si la Chine représente incontestablement un rival stratégique et un compétiteur économique pour l'Europe, il n'en demeure pas moins que nous n'avons pas - contrairement aux États-Unis - le luxe de détourner notre regard du Moyen-Orient. Notre géographie, nos dynamiques politiques et religieuses internes nous l'interdisent. Le passé nous a par ailleurs trop souvent montré que les spasmes et soubresauts de notre voisinage portent en eux un potentiel déstabilisateur très fort pour notre continent.

Place à prendre

Alors que les Etats-Unis se retirent du Moyen-Orient, l'Europe n'a donc d'autre choix que de tout faire pour y redevenir un acteur sérieux et respecté. Après de nombreuses décennies au cours desquelles notre influence n'a cessé d'y diminuer au point de parfois disparaître, comme ce fut le cas lors de la crise syrienne, ce sera une mission difficile. Cependant, ne sous-estimons pas certaines opportunités nées du retrait américain. Des alliés historiques de l'Amérique, au premier rang desquelles Israël et certaines monarchies du Golfe, se sentent aujourd'hui plus vulnérables et isolés. A nous de saisir cette occasion pour renforcer nos coopérations sécuritaire, technologique, économique et politique avec ces pays. A nous de montrer que l'Europe peut être à nouveau l'acteur d'un monde en profonde mutation, et non pas seulement le vassal déçu et aigri d'un protecteur américain dont elle n'arriverait plus à se passer.