Pas de répit pour le secteur aérien. Après de longs mois difficiles à cause de la crise sanitaire et des restrictions de voyages imposées à travers la planète, le monde de l'aérien européen s'estime désavantagé par un accord de libre-échange signé lundi entre l'Union européenne et le Qatar pour le transport aérien.
La majorité des syndicats d'Air France appellent à manifester ce jeudi devant le ministère des Transports à Paris pour pousser le gouvernement français à mettre son veto.
Ouverture du ciel européen, sans restrictions
Entré en vigueur sans même attendre la ratification interne des 27 Etats membres, l'accord prévoit une ouverture du ciel européen quasiment illimitée pour Qatar Airways, la compagnie étatique de l'émirat, qui pourra desservir n'importe quelle ville, sans aucune restriction de capacités ou de fréquences de vols. Désormais, "Qatar Airways va pouvoir drainer tous les passagers européens sur son hub de Doha", prévient Christophe Malloggi, délégué syndical central FO chez Air France.
Bien sûr, la réciproque s'applique également mais "aucune compagnie européenne n'a intérêt à augmenter ses capacités au Qatar, nous n'avons rien à faire là-bas", s'étonne Guillaume Schmid, représentant du syndicat de pilote SNPL chez Air France. "Air France et les autres compagnies en Europe ne tireront aucun profit de cet accord compte tenu de l'archi faiblesse du marché qatari" et ses 3 millions d'habitants. "Cet accord est complètement asymétrique !", s'insurge encore FO dans un communiqué publié mi-octobre. Le syndicat dénonce par ailleurs le "tapis rouge" déroulé à la compagnie qatari.
Un accès au marché du fret
Cet accord octroie en plus à Qatar Airways un accès au marché du fret puisque la compagnie pourra désormais "effectuer des vols cargo directement entre l'Union européenne et des pays tiers", écrit le SNPL dans un communiqué.
Or depuis le début de la pandémie de Covid-19, le secteur du fret aérien a pris une importance considérable pour les compagnies. S'il représentait environ 15% de leurs recettes avant, il pèse désormais près de 30% et "les perspectives sont solides", selon l'Association internationale du transport aérien (Iata).
La direction d'Air France-KLM a elle aussi dit "regretter la signature de cet accord qui est de nature à renforcer significativement la situation concurrentielle au départ de la France et des Pays-Bas, à un moment où la crise du Covid impacte toujours fortement son activité". Une inquiétude balayée par l'Union européenne pour qui cet accord - le premier du genre avec un pays du golfe - permettra au contraire de favoriser "une concurrence libre et non faussée" ainsi que davantage "de protection sociale et environnementale", a-t-elle salué.
Un volet social, sans contreparties claires
Qatar Airways devra par exemple publier ses comptes de manière régulière, selon des normes internationales, et ce afin d'éviter le versement d'aides illimitées de la part de l'émirat qatari qui créeraient une distorsion de concurrence.
Un volet social est également prévu afin d'inciter Qatar Airways à améliorer son modèle, "très éloigné des standards européens", selon Guillaume Schmid. Mais "les contreparties ne sont pas claires, les objectifs sont flous et les voies de recours aussi", déplore-t-il.
Pour le SNPL, il s'agit d'un "pari risqué" avec une compagnie "ayant toujours fait preuve de beaucoup d'opacité". "Cet accord a été négocié en 2019 à une époque très différente pour l'aviation européenne", a déploré de son côté la Fédération européenne des travailleurs des transports (ETF). Depuis la pandémie, "le marché a connu d'énormes mutations" et "ce n'est pas le moment de le libéraliser davantage", affirme la fédération.
"L'Etat français, en tant que membre de l'Union Européenne, doit s'opposer fermement à cet état de fait, incombe FO Air France dans son communiqué. Cet accord hypothèque l'avenir d'un secteur qui irrigue largement le tissu économique et social, déjà largement affaibli par les politiques de désindustrialisation. Il met en péril des outils de souveraineté."
Le 22 septembre, le ministre des Transports Jean-Baptiste Djebbari avait laissé entendre que la France pourrait ne pas le ratifier si elle le jugeait déséquilibré. Mais mercredi, son entourage se contentait de dire qu'il veillerait à ce que "sa mise en oeuvre se fasse de manière équilibrée et dans le respect des clauses économiques, sociales et environnementales qui y figurent".
