En Occident, l'annonce de la mort mardi 30 août de Mikhaïl Gorbatchev a suscité une pluie d'hommages. Mais le dirigeant communiste - prix Nobel de la paix en 1990 pour sa contribution à la réduction des tensions Est-Ouest -, était un homme aux motivations complexes, qui avait aussi sa part d'ombre. Les réformes menées par Gorbatchev avaient avant tout pour objectif de renforcer l'URSS, explique l'historienne spécialiste de la Russie Françoise Thom. Entretien.

L'Express : La mémoire de Mikhaïl Gorbatchev est aujourd'hui largement saluée en Occident, mais quelles étaient ses zones d'ombre ?

Françoise Thom : Il ne faut pas oublier que c'était avant tout un apparatchik communiste. Gorbatchev voyait les choses au prisme des manoeuvres entre les différentes factions du Parti, et avait pour principal objectif de renforcer sa propre position. C'est ce qui a entraîné les contradictions de sa politique, et finalement, ce qui l'a perdu. Il n'a pas pu suivre une ligne cohérente et a oscillé entre une politique de réformes et d'ouverture, puis un rapprochement avec les conservateurs du Parti lors de l'ascension de Boris Eltsine.

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Il existe aussi une forme de malentendu vis-à-vis des grandes réformes que Gorbatchev a menées. La première raison pour laquelle il a lancé la perestroïka et la glasnost, était une volonté de puissance, parce qu'il voyait que le potentiel militaire soviétique était distancé par les Etats-Unis et les pays de l'Otan. Moins qu'une volonté d'améliorer le bien-être de la population, c'est bien cette prise de conscience de l'obsolescence du système soviétique qui a motivé ses réformes. Il y avait derrière une volonté de renforcer l'URSS, et on le voit très bien avec l'ouverture des archives.

Il ne voulait donc pas réellement la fin de l'URSS...

Non pas du tout. Il ne voulait pas la chute de l'URSS, bien au contraire. Son objectif initial était de réformer le système de manière à le rendre plus efficace et capable de concurrencer l'Occident. Mais une fois que cette impulsion au changement a été donnée, il a plus subi le processus de dislocation de l'URSS qu'il ne l'a réellement souhaité.

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L'Union soviétique était alors financièrement aux abois, et il a tout simplement pris acte de cet effondrement du bloc communiste. Gorbatchev a accepté le démantèlement de l'URSS, mais fondamentalement, si on regarde les comptes rendus des réunions du Politburo, aujourd'hui accessibles, on s'aperçoit que c'était très éloigné de ses intentions originelles.

Quel est le bilan politique réel de Gorbatchev ?

En matière de politique intérieure, l'un des points essentiels est la glasnost. Il ne faut pas minimiser ses mérites : les prisonniers politiques ont été libérés en 1986, les persécutions politiques ont pris fin, et la Russie a été libre comme elle l'a rarement été dans son histoire. Cela a continué sous Boris Eltsine, avant de disparaître sous Poutine. On ne peut que saluer l'effet de cette réforme de Gorbatchev. On peut également souligner que Gorbatchev avait peu de goût pour la violence, et que, de ce point de vue, il est une exception dans les dirigeants russes et soviétiques.

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Concernant la politique étrangère, les objectifs de Gorbatchev étaient globalement les mêmes que ceux de ses prédécesseurs. Un exemple qui illustre cette continuité : il n'a pas hésité à utiliser l'arme énergétique contre un pays qui voulait sortir de l'orbite de Moscou. Au printemps 1991, il a ainsi mis en oeuvre un embargo gazier contre la Lituanie, lorsque le pays a voulu déclarer son indépendance. Du reste, l'ambition de Gorbatchev était de chasser les Etats-Unis de l'Europe, et de construire un axe germano-soviétique, qui donnerait à l'URSS la position dominante sur le Vieux Continent. Mais il n'a pas réussi à réaliser ce projet, à cause de l'effondrement politique et économique de l'URSS.

Pourquoi est-il aujourd'hui si mal aimé des Russes ?

La principale raison est que les Russes lui imputent l'effondrement du bloc communiste et de l'URSS, ainsi que la perte de puissance qui y est associée. Mais en réalité, Gorbatchev n'est pas responsable de cette crise du régime, qui existait avant sa prise de fonction, et est devenue évidente au moment où il est arrivé au pouvoir.