"C'est le seul dirigeant soviétique qui nous a donné la liberté. Gorbatchev a libéré la parole. Avec lui, les Russes ont enfin pu dire ce qu'ils pensaient, après 70 ans de terreur. Ils ont pu parler du passé, de la Grande guerre patriotique, du goulag et d'autres choses dont nous ne parlions jamais. C'est lui qui a mis fin à l'exil de Sakharov et d'autres dissidents emprisonnés. À l'époque, on me demandait souvent de traduire des conférences d'écrivains. J'étais fascinée par cette liberté d'expression que l'on n'avait jamais connue. Des auteurs interdits, comme le poète Ossip Mandelstam ou l'écrivain Isaac Babel, ont pu enfin être publiés. Dans les journaux Ogonek et Nouvelles de Moscou, nés avec la Perestroïka, nous découvrions, effarés, dans quel état se trouvait l'économie. Nous réalisions qu'une grande partie de nos capacités industrielles étaient consacrées à l'armement, telles ces usines de "machines-outils" qui produisaient en réalité des chars d'assaut. Soudain, nous comprenions mieux pourquoi nous manquions, au quotidien, de tant de choses...
Adoré en Occident, Gorbatchev n'était, c'est vrai, pas très apprécié des milieux populaires russes. La majorité des gens étaient contre ses réformes, parce qu'elles bouleversaient leurs vies. Ensuite parce qu'elles ne donnaient pas les résultats escomptés. Gorbatchev était entouré de gens incompétents ou mal intentionnés. Il avait commis une erreur : il pensait qu'en limogeant, à tous les échelons, les chefs du Parti et en nommant à leur place leur numéro deux, les choses changeraient, sauf que ces derniers avaient justement été choisis par leur chef, selon un critère principal : ils ne devaient pas leur faire d'ombre. Ils n'étaient donc pas très bons, manquaient d'ambition. De fait, ils se sont beaucoup trompés. Gorbatchev s'était par exemple attaqué au fléau de l'alcoolisme. Plutôt que de restreindre la consommation d'alcools forts, comme la vodka, son administration a donné l'ordre d'arracher, partout dans le pays, des pieds de vigne, provoquant une pénurie de vin et un mécontentement général. Très vite, cette mesure s'est retournée contre lui.
Ensuite, tous les problèmes ne lui remontaient pas. On lui avait par exemple caché les exactions de l'armée russe lors des manifestations de Tbilissi (Géorgie) en 1989, qui avaient causé la mort de 20 personnes, ou, deux ans plus tard, celles de Vilnius (Lituanie).
"L'amour n'est pas honteux"
Dans un registre plus personnel, Gorbatchev a été le premier dirigeant du pays à s'afficher en public avec sa femme, Raïssa. Ils s'étaient connus à la faculté de philosophie de l'université Lomonossov de Moscou, où ils faisaient tous les deux leurs études. Contrairement à ses prédécesseurs Staline et Brejnev, Gorbatchev a osé montrer aux Russes qu'il n'était pas honteux d'afficher son amour, même quand on est à la tête d'un pays.
Quand il a démissionné, en décembre 1991, j'ai éclaté en sanglots. Il faudra encore du temps pour mesurer ce qu'il a apporté au pays, surtout lorsque l'on voit, en miroir, la situation actuelle. Car aujourd'hui, en Russie, nous voyons revenir les années trente et cette peur dont Gorbatchev nous avait libérés."
(1) auteure du "Journal afghan" (édition Litress, en cours de traduction)
