Après six ans de réformes politiques, économiques et culturelles, Mikhaïl Gorbatchev est déposé le 18 août 1991 par la vieille garde du Parti communiste qui refuse la libéralisation partielle du régime soviétique. L'échec rapide de ce putsch précipite l'éclatement de l'URSS et l'avènement de Boris Eltsine en décembre.

Dans L'Express du 22 août 1991, Bernard Lecomte et Alla Chevelkina retracent ces journées historiques d'août 1991.

"Pour raison de santé..." Motif officiel de la destitution du président Mikhaïl Gorbatchev. Les nouveaux maîtres de l'URSS n'ont aucune imagination. Et le coup d'Etat mené à Moscou par un quarteron d'apparatchiks purs et durs, le 19 août 1991, est aussi suranné, aussi ringard que cette "raison de santé" qui précipitait jadis dans les poubelles de l'Histoire les leaders déchus du communisme.

On croyait cette époque révolue. Succédant, en 1985, à trois vieillards cacochymes et bornés, un fringant apparatchik nommé Mikhaïl Gorbatchev, doté d'un fort pouvoir de conviction et flanqué d'une épouse au sourire mutin, allait renverser, au fil de ces six dernières années, les tabous et les rites de cette société figée. Consacré par l'attribution du prix Nobel de la paix en 1990, l'inventeur de la perestroïka et de la glasnost avait sensiblement rapproché son pays du XXI siècle. Sans toujours maîtriser, il est vrai, le processus dont il était l'auteur.

Le 19 août 1991, des putschistes écartaient le dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev "pour raisons de santé". Ils ont fait entrer les chars dans Moscou mais, trois jours plus tard, le coup échoue.

Le 19 août 1991, des putschistes écartaient le dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev "pour raisons de santé". Ils ont fait entrer les chars dans Moscou mais, trois jours plus tard, le coup échoue.

© / L'Express

C'est qu'on ne bouscule pas sans heurts un continent de 280 millions d'habitants, devenu la société la plus conservatrice du monde. Un coup à droite, un coup à gauche: à force de vouloir ménager la chèvre démocrate et le chou communiste, celui qui avait pourtant concentré dans ses mains plus de pouvoir que Joseph Staline s'était retrouvé seul à la barre, abandonné de tous: les partisans de la démocratie, qui reprochaient au chef du Parti ses tergiversations ; et les millions de cadres politiques convaincus, mais un peu tard, de leur déchéance prochaine. Ses collaborateurs les plus proches, comme Edouard Chevardnadze ou Alexandre Iakovlev, qui caracolent aujourd'hui en tête du combat pour la démocratie, l'ont laissé aux mains de personnages falots et suspects comme Guennadi lanaev lui-même, si peu populaire qu'il aura fallu, pour que le Soviet suprême l'élise vice-président de l'URSS, en décembre dernier, que Gorbatchev truque personnellement le scrutin !

Aucun Soviétique ne semble regretter Gorbatchev

La chute d'un homme seul. Il faudra que ce soit le chancelier allemand Helmut Kohl qui s'inquiète de la santé du président déchu. Alors que de Moscou à Leningrad, de l'Ukraine au Kamtchatka, aucun Soviétique ne semble regretter Mikhaïl Gorbatchev. Et nul ne semble s'étonner, au fond, qu'il subisse le même sort que Nikita Khrouchtchev, en octobre 1964: débarqué par ses pairs pendant un séjour au bord de la mer Noire, au grand dam des Occidentaux, après six ans de "dégel". Bis repetita... "Ce qui devait se produire s'est produit", a sobrement commenté le président ukrainien, Leonid Kravtchouk, traduisant le sentiment général.

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En 1964, le trio Brejnev-Kossyguine-Podgorny avait été chargé par l'appareil de remettre de l'ordre dans la maison. Vingt-sept ans plus tard, alors que le pouvoir soviétique est en pleine débandade, la même mission est confiée à un groupe de 8 personnages incolores et interchangeables, qui s'est constitué en "Comité d'Etat pour l'état d'urgence". Rien à voir avec les coups d'Etat des généraux Pinochet (Chili, 1973), Evren (Turquie, 1980) ou Jaruzelski (Pologne, 1981): la brochette de fonctionnaires grisâtres rassemblée lundi devant la presse autour de Guennadi lanaev, vice-président de l'URSS, Boris Pougo, ministre de l'Intérieur, et Oleg Baklanov, chef de file du complexe militaro-industriel, faisait pâle figure. Les six présents avaient presque l'air de s'excuser d'avoir dû placer quelques dizaines de chars dans Moscou et interdire "provisoirement" tous les médias réformateurs.

Le Comité pour l'état d'urgence prend le pouvoir le 19 août 1991. Parmi les huit conservateurs soviétiques du coup, figurent de gauche à droite: Boris Pougo, ministre de l'Intérieur, Guennadi Ianaiev, vice-président soviétique, et Oleg Baklanov, vice-président du Conseil de défense.

Le Comité pour l'état d'urgence prend le pouvoir le 19 août 1991. Parmi les huit conservateurs soviétiques du coup, figurent de gauche à droite: Boris Pougo, ministre de l'Intérieur, Guennadi Ianaiev, vice-président soviétique, et Oleg Baklanov, vice-président du Conseil de défense.

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Il y a longtemps qu'on attendait cette tentative de reprise en main. Les principaux acteurs de la perestroïka avaient plusieurs fois dénoncé ce risque - on se rappelle la spectaculaire démission de Chevardnadze le 20 décembre 1990 - de même que le président russe, Boris Eltsine. En outre, depuis trois ans, à chaque congrès de députés, à chaque plénum du comité central, les observateurs voyaient s'effriter la base du n°1. Chacun savait qu'à force de faire le grand écart entre réformateurs et conservateurs, au nom d'un "centrisme" tactique et illusoire, ce formidable manoeuvrier finirait bien par tomber.

Le 17 août, alors qu'il se repose dans sa résidence de Foros, en Crimée, Gorbatchev est brusquement mis en demeure par les futurs conjurés, représentés par Boris Pougo, de revenir sur le traité de l'Union qu'il doit cosigner le 20, à Moscou. Mais le président de l'URSS ne veut pas se déjuger ni trahir l'accord passé avec les dirigeants des Républiques, en particulier avec Boris Eltsine. Il refuse de contresigner un appel au retour à l'ordre patriotique - celui qui sera diffusé lundi matin par le comité lanaev - et se voit prier d'abandonner ses pouvoirs sans faire de scandale.

L'impossible traité de l'Union

C'est la publication du projet de traité de l'Union, le jeudi 15 août, qui a précipité l'instauration de l'état d'urgence, opération envisagée depuis quelque temps. Plusieurs membres du comité putschiste avaient déjà exprimé leur horreur des réformes et leur opposition à Gorbatchev. Le Premier ministre, Valentin Pavlov, n'avait-il pas demandé, en juin, les mêmes pouvoirs spéciaux que ceux du président de l'URSS, dont il souhaitait explicitement le remplacement, appuyé par le chef du KGB. Vladimir Krioutchkov, le ministre de l'Intérieur, Boris Pougo, et le ministre de la Défense, Dmitri lazov. Combien d'appels publics, de manifestes, de pétitions ou d'articles vengeurs ont exprimé la colère et l'angoisse des conservateurs, militaristes, communistes et nationalistes de tout poil? On savait que le vice-président lanaev animait, au comité central du Parti, une mystérieuse instance chargée de la coordination conservatrice dans les Républiques. Les étranges "comités de salut national" apparus dans les républiques Baltes, l'hiver dernier, n'étaient-ils pas la préfiguration de l'actuel Comité d'Etat pour l'état d'urgence?

L'Express du 22 août 1991.

L'Express du 22 août 1991.

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Il y a bien eu coup d'Etat - "classique", précise Edouard Chevardnadze à L'Express. Mais y a-t-il eu complot? On est loin de l'"état de guerre" institué en Pologne, il y a dix ans, après une préparation minutieuse, de nombreux signes prémonitoires, des listes d'internés établies à l'avance, etc. Même si le KGB et l'Armée rouge ont plusieurs fois envisagé ce type de coup de main, notamment dans les pays Baltes, il n'y a pas eu de plan d'envergure.

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Plutôt un faisceau d'occasions favorables: Gorbatchev se reposant en Crimée depuis le 4 août, son entourage ayant déserté le Kremlin pour prendre des vacances. Et une urgence: la première signature du traité de l'Union prévue pour le 20 août, qualifiée par un zélé présentateur de la télévision, le dimanche 18, de "fin de l'Etat soviétique". La simple réunion des responsables fédéraux de la police, de l'armée, du KGB et du complexe militaro-industriel a suffi à proclamer - et à combler - la vacance du pouvoir exécutif. La complicité d'Anatoli Loukianov, président du Soviet suprême, laissant espérer, le 26 août, une légalisation parlementaire de cette révolution de palais.

Boris Eltsine : "La junte ne passera pas"

Aussi faut-il s'entendre sur ce que le Mouvement des réformes démocratiques a qualifié de "tragédie nationale". Même si Boris Eltsine et la plupart des autres présidents de République ont appelé à la désobéissance civile face au nouveau pouvoir, voire à la grève générale, il ne faut pas s'attendre à un soulèvement de masse. Les actions de défense de la démocratie, lundi, ont été émouvantes et dérisoires. Mardi, cependant, plusieurs dizaines de milliers de manifestants étaient rassemblés devant le Parlement russe pour entendre Boris Eltsine proclamer que "la junte ne passera pas". Et l'on s'attendait dans la soirée à un assaut des forces fédérales contre la "Maison-Blanche", le fief de la résistance moscovite.

S'il est impressionnant de voir des chars stationner sur la place Rouge, et si des provocations sont toujours à craindre, il faut souligner que le peuple russe a accueilli la nouvelle de l'éviction de Gorbatchev avec placidité. Le risque de dérapage sanglant est plus grand dans les républiques périphériques, ou les nouveaux maîtres du Kremlin vont devoir imposer leur autorité par la force armée, à moins de se dédire, et où les groupuscules anti-indépendantistes vont se croire tout permis. Dans ces régions, le mot d'ordre des démocrates, à commencer par celui du président lituanien, Vytautas Landsbergis, est désormais la résistance non violente.

Mais s'il était techniquement facile au groupe des huit de s'emparer du pouvoir à Moscou, la vraie question est de savoir ce qu'ils vont en faire. Les proclamations vengeresses contre la perestroïka et les propos lénifiants sur le "marché" destinés à rassurer l'Occident ne suffiront pas à remplir les magasins. Le simple objectif de rétablir un minimum d'efficacité en matière de récoltes - reconstituer les brigades d'étudiants expédiés dans les champs de pommes de terre, ou obliger les entreprises à fournir les villes avant de vendre à l'étranger - paraît hors de portée des nouveaux dirigeants.

De même que la désorganisation de l'économie proprement soviétique a atteint un point de non-retour, la "départisation" de la société est aussi allée trop loin pour être simplement réversible. Gorbatchev lui-même n'avait pu empêcher Eltsine d'éliminer le Parti de toutes les entreprises et administrations de Russie. Les membres du comité lanaev ont d'ailleurs été d'une remarquable discrétion sur le plan partisan et idéologique. Leurs appels s'adressent à leurs "compatriotes" et à leurs "concitoyens", non à leurs "camarades". Si le but des putschistes consiste bien à rétablir le Parti unique dans ses prérogatives, s'ils espèrent appuyer partout leur pouvoir sur les comités du PCUS, ils ne parviendront pas à ressusciter la doctrine communiste en tant que telle. "Ils n'ont pas dit qu'ils étaient communistes, fait remarquer un rédacteur en chef connu, mais ils n'ont pas dit non plus qu'ils étaient fascistes..."

Enfin, le Comité d'Etat pour l'état d'urgence se heurtera vite à une réalité qui, déjà, avait fragilisé Gorbatchev: la prise en main de leurs affaires par les Républiques, à commencer par la Russie, paraît difficile à abolir. Et pas seulement en raison de la popularité d'Eltsine, spectaculairement retranché dans l'immeuble du Parlement russe depuis lundi. Le groupe des huit a immédiatement décrété, le 19 août, que les lois de l'URSS prenaient le pas sur les lois des Républiques, mais Mikhaïl Gorbatchev avait, lui aussi, "décidé" cela, à plusieurs reprises, et solennellement. C'est notamment pour mettre fin à cette "guerre des lois" que le comité lanaev a pris le pouvoir. Or, la décentralisation, en Russie comme ailleurs, est à ce point engagée que tout retour en arrière serait houleux. Les autorités d'Ukraine, de Kirghizie, de Moldavie, etc., ont déclaré que le nouveau pouvoir fédéral ne les empêcherait pas de suivre leur propre voie. Ce qui menace donc lanaev, paradoxalement, c'est l'indifférence de ces peuples qui n'attendent plus rien, aujourd'hui, du Kremlin.

Le 21, le putsch est défait. Mikhaïl Gorbatchev réapparaît pour la première fois depuis le début de la crise. Il revient à Moscou, mais son pouvoir est chancelant...

Le 21, le putsch est défait. Mikhaïl Gorbatchev réapparaît pour la première fois depuis le début de la crise. Il revient à Moscou, mais son pouvoir est chancelant...

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Par qui les nouveaux dirigeants seront-ils donc obéis? Par le KGB, sans aucun doute: cet appareil-là n'attendait qu'un signe pour recouvrer ses réflexes d'antan. Par l'armée, fondement du nouveau pouvoir, seule capable d'imposer un quelconque "état d'urgence", c'est moins sûr. Si certains généraux, depuis le 19 août, retrouvent quelques élans "patriotiques", les jeunes officiers ne sont pas prêts à conduire durablement une répression de masse. Leurs troupes, divisées, y sont hostiles. Difficile, dans ces conditions, de placer un soldat derrière chaque mineur, ou d'assurer la sécurité rapprochée de tous les cadres locaux du PC. Dans l'ombre de lanaev, le maréchal Dmitri lazov ne saurait ignorer que l'Armée rouge n'est plus ce qu'elle était. Voilà près de cinq ans que Gorbatchev, personnellement, l'avait placé à sa tête...

"La question du pouvoir est la clef de la révolution", rappelait un obscur théoricien marxiste, citant Lénine, dans la "Pravda" du lundi 19 août - totalement muette sur le coup d'Etat - qui précisait ainsi sa pensée: "Soit le rejet de la perestroïka, soit la fin du pouvoir soviétique." Lénine, déjà, avait interdit les manifestations, aboli la liberté de la presse et inventé un comité chargé d'imposer l'état d'urgence: la Tcheka, de sinistre mémoire. C'était en 1917. lanaev et consorts pensent-ils sérieusement remonter le temps aussi loin?