Après la révérence, la déchéance. L'ancien roi d'Espagne Juan Carlos s'est résolu lundi à l'exil après que la justice de son pays a ouvert contre lui une enquête pour corruption. L'ancien monarque, âgé de 82 ans, a annoncé sa décision de quitter l'Espagne à son fils, le roi Felipe VI, qui l'a acceptée et l'en a remercié dans un communiqué publié par la Maison Royale.
Juan Carlos a expliqué à son fils sa décision par la volonté de "faciliter l'exercice de [ses] fonctions", devant "les conséquences publiques de certains événements passés de [sa] vie privée", une allusion transparente à l'enquête ouverte contre lui en juin par le parquet de la Cour suprême. Celle-ci cherche à établir si Juan Carlos s'est rendu coupable de corruption en recevant de l'Arabie saoudite une énorme commission lors de l'attribution de la construction d'un TGV entre la Mecque et Médine à un consortium d'entreprises espagnoles.
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En juillet, le chef du gouvernement Pedro Sanchez s'était dit "troublé" par ces "informations inquiétantes". L'avocat de Juan Carlos, Javier Sanchez-Junco, a précisé dans un communiqué que l'ancien monarque ne cherchait pas à échapper à la justice en s'exilant mais restait à la disposition du parquet. Un départ d'Espagne aux airs de fuite en avant, pour un ancien roi tombé en disgrâce ces dernières années.
Safari de luxe au Botswana
Ayant régné sur l'Espagne pendant 38 ans, il a longtemps été très populaire, notamment pour avoir conduit entre 1975 et 1977 la transition de la dictature de Francisco Franco vers la démocratie. Mais il a vu sa réputation ternie quand le pays avait pris conscience des lourds soupçons de corruption pesant sur lui.
Son déclin débuta par une chute où il se cassa la hanche, pendant un safari de luxe en 2012 au Botswana. Au coeur de la crise financière mondiale qui a mis le pays à genoux, l'Espagne découvre qu'il est allé chasser l'éléphant, aux frais d'un entrepreneur saoudien, en compagnie de la femme d'affaires allemande qui partageait alors secrètement sa vie.
Le roi et les infidélités
Si le pays a longtemps fermé les yeux sur ses innombrables liaisons amoureuses, ses amitiés compromettantes et ses affaires en coulisses, en 2012 toujours, une nouvelle affaire d'infidélité entache la famille royale. En octobre, Albert Solà, un Catalan de 56 ans, et Ingrid Sartiau, une Belge de 46 ans, intentent une action en justice pour obtenir de Juan Carlos une reconnaissance de paternité. Ces derniers tentent de justifier leur demande par un test ADN réalisé en Belgique qui démontrerait "à 91%" qu'ils sont frère et soeur.
Mais le roi d'Espagne refuse de se soumettre à ce test de paternité. Les grands médias espagnols, à cette époque encore bienveillants à l'égard du souverain, ne relayent que peu cette affaire des supposés enfants naturels, même si elle alimente une nouvelle fois les soupçons à l'égard des infidélités de Juan Carlos. Officiellement Juan Carlos a trois enfants de la reine Sofia qu'il a épousé en 1962 : Elena, Cristina et le prince Felipe.
Relation trouble avec les monarchies du Golfe
L'ancien roi est aujourd'hui soupçonné d'avoir servi ses intérêts en servant ceux de l'Espagne, en amassant une fortune occulte à l'étranger, notamment grâce à ses relations avec les monarchies du Golfe. Pour tenter de limiter le discrédit de la monarchie, son propre fils Felipe VI a pris ses distances, lui retirant une dotation annuelle de près de 200 000 euros et annonçant qu'il renonçait à l'héritage paternel.
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Le dossier avait été ouvert en septembre 2018 à la suite de la publication d'enregistrements de l'ancienne maîtresse de Juan Carlos, Corinna Zu Sayn-Wittgenstein, qui affirmait que le souverain avait encaissé une commission pour la concession d'un contrat de 6,7 milliards d'euros pour la construction d'un train à grande vitesse entre La Mecque et Médine à un consortium d'entreprises espagnoles. "Il s'agirait d'un éventuel délit de corruption dans les transactions commerciales internationales", avait alors signalé le parquet.
Comptes en Suisse
Le quotidien suisse La Tribune de Genève a affirmé début mars que Juan Carlos avait reçu, en 2008, 100 millions de dollars du roi Abdallah d'Arabie saoudite, sur un compte en Suisse d'une fondation panaméenne. Le même mois, le quotidien The Daily Telegraph rapportait que Felipe VI était également bénéficiaire de cette fondation.
Mais ce n'est pas la première fois que Juan Carlos se retrouve accusé de posséder un compte en Suisse. Selon des documents publiés en 2013 par le quotidien espagnol El Mundo, le père de Juan Carlos aurait laissé un héritage de plus de 7,5 millions d'euros à son fils sur trois comptes en Suisse ainsi qu'un patrimoine immobilier de 3,8 millions d'euros. Une affaire qui, déjà à l'époque, avait fait tousser l'opinion publique.
