Un roi déchu peut-il, à 84 ans, mettre en danger le régime politique auquel il doit sa carrière et son train de vie ? Les exégètes de la monarchie espagnole se posent la question, après les dernières frasques de Juan Carlos Ier. Exilé à Abu Dhabi depuis août 2020, celui qui avait abdiqué en juin 2014 sous la pression des scandales a fait sa réapparition dans son pays en mai dernier. Pas question, pour l'heure, d'annoncer son grand retour. Il réside aux Emirats arabes unis et jure qu'il y restera. Mais lorsque la justice espagnole a annoncé en mars l'abandon des poursuites à son encontre pour fraude fiscale (l'ancien souverain a finalement acquitté plus de 4 millions d'euros d'impôts impayés), puis en mai celles pour corruption (faute de preuves et en raison de son immunité du temps où il régnait), Juan Carlos de Bourbon a prévenu qu'il viendrait désormais "régulièrement" en Espagne.
Pour sa première visite, il n'est resté que quatre jours. Le temps d'assister à une régate à Sanxenxo, en Galice, et de rendre une courte visite à sa famille au palais de la Zarzuela. La rencontre a, dit-on, été glaciale. Son fils, le roi Felipe VI, lui avait demandé de rester discret. Or son père, longtemps adulé pour son rôle dans le retour de la démocratie à la mort de Franco, a fait le contraire : il a alerté les médias de son arrivée. Ses faits et gestes ont été suivis pas à pas par les télévisions et les magazines people. D'après l'entourage de Juan Carlos, cité parEl Pais, l'actuel chef de l'Etat lui aurait demandé de ne pas revenir cet été. "Ces mises en scène ne sauraient être répétées", aurait-il exigé. On imagine l'ambiance pénible lors du déjeuner en présence de la reine Letizia, des deux soeurs du roi, Elena et Cristina, et de la reine émérite Sofia, positive au Covid-19 et opportunément tenue à bonne distance des protagonistes.
Juan Carlos l'impopulaire
Huit ans après son couronnement, Felipe VI, 54 ans, poursuit son objectif : rétablir la dignité de la monarchie, entachée par les "affaires" de son père. Celui-ci est soupçonné d'avoir empoché 80 millions d'euros de pots-de-vin pour avoir aidé des entreprises de BTP espagnoles à obtenir un contrat de TGV en Arabie saoudite. De plus, l'intéressé n'a jamais jugé bon de se justifier sur ses relations extraconjugales, ses parties de chasse à l'éléphant en Afrique ou ses problèmes avec le fisc après son abdication. Selon un récent sondage, l'immense majorité des Espagnols (85%) considèrent que l'ex-roi est "le problème principal" de son héritier. Deux tiers de la population estiment que Juan Carlos "met en péril l'avenir de la Couronne" et que son récent passage dans la péninsule a été "négatif". Selon eux, l'ex-monarque aurait dû en profiter pour enfin s'expliquer sur son passé, sinon devant ses anciens sujets, du moins auprès de son fils.
Interrogé par la presse après sa régate en Galice, l'intéressé s'est montré lapidaire : "Des explications ? A quel propos ?" De quoi renforcer son impopularité dans les rangs de la gauche, au pouvoir depuis quatre ans. De fait, les électeurs du PSOE (Parti socialiste) et de Podemos (gauche radicale) sont les plus nombreux à dire que Juan Carlos devrait revenir le moins possible au pays. A droite, ceux du PP (Parti populaire) sont majoritairement favorables à son retour en Espagne, sous réserve qu'il demeure loin de Felipe. A l'extrême droite, les électeurs de Vox, eux, prônent son retour à la Zarzuela. Le roi régnant est, lui, "très bien perçu" par son peuple, assure le journaliste José Antonio Zarzalejos. Mais selon ce biographe de Felipe VI (Felipe VI. Un rey en la adversidad, Planeta, 2021), l'institution monarchique n'en demeure pas moins "dans une large mesure, incomprise". Un euphémisme.
L'immunité du roi en débat
Pour remédier à cette incompréhension, le chef de gouvernement socialiste Pedro Sanchez milite pour la suppression de l'immunité du roi inscrite dans la Constitution. Ce serait une grave "erreur", car "sans immunité, il n'y a pas de monarchie", réagit toutefois le professeur de droit constitutionnel Javier Tajadura. Ce fin connaisseur du sujet s'inquiète de la "polarisation dangereuse" à l'oeuvre en Espagne, avec "une montée des forces populistes et illibérales". Sous-entendu : l'extrême gauche partenaire de coalition du gouvernement Sanchez et l'extrême droite, créditée au printemps de 20% des intentions de vote en cas de législatives anticipées. "La Couronne est le symbole non seulement de l'unité de l'Etat, mais aussi d'un certain ordre de valeurs ; ses opposants en sont bien conscients", poursuit cet expert. "Ce qui est en jeu, au-delà du débat entre monarchie et république, c'est le sens même de la monarchie de Felipe VI, fondée sur la neutralité et l'exemplarité, et qui implique la démocratie parlementaire, une économie sociale de marché et la pleine intégration de l'Espagne dans l'Union européenne et l'Otan", conclut-il.
Si les turpitudes de Juan Carlos conduisaient à la chute de la monarchie, c'en serait fini de l'Espagne, menacent de leur côté les royalistes les plus fervents, en faisant allusion aux mouvements sécessionnistes du Pays basque et, surtout, de Catalogne. Quand cette région a organisé un référendum illégal sur son indépendance, en octobre 2017, Felipe VI était monté au créneau en prononçant une allocution solennelle à la télévision. Le roi avait dénoncé ceux qui veulent "briser l'unité de l'Espagne et la souveraineté nationale" alors que "tous les Espagnols ont le droit de décider démocratiquement de leur vie en commun". Mais les Républicains n'en démordent pas : les Espagnols devraient surtout pouvoir choisir leur chef d'Etat. Le débat n'a pas fini d'agiter l'Espagne.
