Il a donc pris la poudre d'escampette. Fait ses adieux au palais de la Zarzuela, à Madrid. Six ans après son abdication, l'ancien monarque Juan Carlos - désormais roi émérite - a annoncé, le 3 août, qu'il quittait l'Espagne. Officiellement pour préserver l'honneur de la Couronne.
Cet exil marque un nouvel épisode dans le feuilleton de la monarchie, confrontée à une question cruciale : le pays va-t-il, pour la première fois de son histoire, juger un roi ? C'est en tout cas ce que souhaite une partie de l'opinion publique et de la classe politique - et notamment Podemos (gauche radicale), membre du gouvernement. L'heure est encore à l'enquête, ouverte le 8 juin par le Parquet et Cour suprême. Soupçonné de blanchiment de capitaux et de fraude fiscale, Juan Carlos, qui a perdu, depuis son abdication, l'immunité totale, pourrait être jugé sur les actes commis après 2014.
Les faits, révélés par La Tribune de Genève le 3 mars sont, il est vrai, accablants. Ils jettent une lumière crue sur l'arrière-cuisine de la Zarzuela, où tous les ingrédients d'un mauvais roman-photo sont réunis : valises de billets, paradis fiscaux, adultère du roi avec une maîtresse de 26 ans sa cadette, et trahison.
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En août 2008, Juan Carlos Ier, souverain d'Espagne depuis 1975, a reçu un "don" de 100 millions de dollars de la part du gouvernement d'Arabie saoudite, versé sur le compte en Suisse de la Fondation Lucum, sise au Panama. Quatre ans plus tard, c'est à partir de ce même compte qu'ont été transférés aux Bahamas 65 millions de dollars, au bénéfice de Corinna zu Sayn-Wittgenstein. Cette blonde germano-danoise est alors - et pour quelque temps encore - la "tendre amie" du monarque. Aujourd'hui, les deux amants ne communiquent qu'à travers leurs avocats. "La position de ma cliente est très claire : il s'agit d'un cadeau", confie à L'Express Me Eric Moutet, qui défend la quinquagénaire. Pas question d'y renoncer.
Surnommée "Corinnavirus", cette femme élégante est bien connue des Espagnols. C'est elle qui accompagnait Juan Carlos Ier lors d'un safari au Botswana en 2012, avec feu Mohamed Eyad Kaladi, un millionnaire très proche de la monarchie saoudienne. Le cliché dévastateur du roi posant devant un éléphant fraîchement abattu avait choqué dans son pays, alors en pleine récession économique. Le scandale avait conduit à l'abdication du roi en 2014, au profit de son héritier Felipe VI.
SOS monarchie en danger ?
Depuis lors, ce dernier s'est juré de sauver la monarchie, en se montrant exemplaire. Afin d'y parvenir, il prend ostensiblement ses distances avec son prédécesseur. Il a ainsi coupé les vivres à Juan Carlos, le 15 mars dernier, en lui retirant l'allocation - environ 200 000 euros par an - versée depuis son départ. Et il a également renoncé, pour lui-même et sa descendance, à hériter de son géniteur les sommes suspectes.
"Pour la majorité des Espagnols, la réponse de Felipe VI est satisfaisante. Les gens sont convaincus qu'il n'est pas comme son père. Il est le roi prudent, celui qui a édicté un code de conduite pour le Palais et refuse les cadeaux qu'acceptait Juan Carlos", constate Alberto Lardiés, journaliste à vozpopuli.com, qui juge pourtant tardive et insuffisante la réaction du chef d'Etat.
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Le défi pour le souverain est double : convaincre de son honnêteté et démontrer son utilité. "Les Espagnols ont toujours eu un sens utilitaire de la monarchie, explique l'historien Fernando García de Cortazar. La Couronne d'Espagne ne peut pas fonder sa légitimité sur un courant royaliste profond qui n'existe pas, mais seulement sur le bon fonctionnement de l'institution." L'exil de Juan Carlos sera-t-il suffisant pour laver l'honneur de son fils ? Où le roi déchu élira-t-il domicile ? - d'après le journal espagnol pro-monarchie ABC, il aurait atterri à Abou Dhabi. Échappera-t-il ainsi à un procès, alors que son dossier s'est encore alourdi ?
Quelques semaines après les révélations de La Tribune de Genève, le quotidien El País a ainsi dévoilé que, en 2018, un gestionnaire espagnol avait reconnu devant les enquêteurs helvétiques avoir reçu une valise pleine de billets des mains de Juan Carlos en personne, venu la lui remettre dans sa maison en Suisse !
Le pouvoir sous pression
La pression politique est forte. Si les deux grands partis - le Parti socialiste ouvrier espagnol (ou PSOE, à gauche) et le Parti populaire (PP, à droite) - restent mesurés, les députés de Podemos ont réclamé une commission d'enquête parlementaire dès le mois de mars. Demande rejetée par les autres élus, au nom de la préservation de la stabilité. Le gouvernement repose en effet sur une fragile coalition PSOE-Podemos, difficilement établie après la répétition des élections législatives, faute d'accord à gauche, et des semaines de négociations. A quoi s'ajoute la persistance de l'indépendantisme catalan.
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Certains observateurs, comme la biographe Laurence Debray trouvent des circonstances atténuantes au "dernier grand roi européen qui a réconcilié l'Espagne avec elle-même en la guidant vers la démocratie et la modernité". "Il ne faut pas oublier qu'en tant que Bourbon, Juan Carlos est le dépositaire d'un héritage symbolique, explique l'auteure de Juan Carlos d'Espagne (Perrin). On peut lui reprocher ses maîtresses, ses chasses et les cadeaux qu'il a reçu d'autres familles royales, notamment saoudiennes, mais, de son point de vue, c'est business as usual car c'est comme cela que la diplomatie royale fonctionne depuis la nuit des temps."
Elle poursuit : "Il faut aussi rappeler tout ce que l'Espagne doit à Juan Carlos. Non seulement le retour à la stabilité démocratique, mais aussi, grâce à ses liens personnels profonds avec le roi d'Arabie saoudite, tous les avantages qu'il a obtenu pour son pays au moment du choc pétrolier des années 1970." La classe politique s'est longtemps sentie redevable. Mais les jeunes générations d'Espagnols n'entendent pas pardonner des dérives au nom de hauts faits politiques accomplis à une époque où ils n'étaient pas nés. Au sein du gouvernement, Podemos a même fait de ce combat une affaire personnelle. Et du passé entend faire table rase.
