"Je démissionne avec effet immédiat afin que vous puissiez nommer un gouvernement multipartite pour sortir le pays de la crise économique actuelle". Voilà ce qu'a écrit lundi 9 mai le Premier ministre sri-lankais Mahinda Rajapaksa dans sa lettre de démission. Mahinda Rajapaksa, 76 ans, a adressé sa lettre de démission à son frère cadet et au président Gotabaya Rajapaksa. Son départ entraîne automatiquement la dissolution du cabinet.
Les faits : des manifestations et des démissions
Mahinda Rajapaksa, chef du clan des Rajapaksa qui a dominé la vie politique du pays pour l'essentiel des deux dernières décennies, a démissionné peu après des affrontements entre ses partisans et des manifestants antigouvernementaux, qui ont fait cinq morts, dont un député, et plus de 180 blessés, la journée du 9 mai étant la plus meurtrière depuis trois semaines. Plusieurs centaines de manifestants ont défié le couvre-feu et les forces de l'ordre ce mardi au Sri Lanka. L'ONU a dénoncé l'escalade de la violence, a demandé aux autorités d'empêcher de nouvelles violences et d'entamer le dialogue avec la population, excédée par des mois de graves pénuries de nourriture, carburant et médicaments.
Le Sri Lanka est agité depuis deux mois par de violentes manifestations réclamant le départ de ses dirigeants. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, des centaines de manifestants ont tenté de prendre d'assaut la résidence de Gotabaya Rajapaksa à Colombo et ont réclamé sa démission. Le 1er avril, des manifestations contre le gouvernement s'étendent à travers le pays. Le président proclame l'état d'urgence. Le 2, un couvre-feu de 36 heures est instauré mais des centaines de personnes le bravent en manifestant dans plusieurs villes. L'armée est déployée en soutien des forces de l'ordre.
Le 3 avril, le gouvernement démissionne à l'exception du président et de son frère aîné, le Premier ministre Mahinda Rajapaksa. Le 4, le couvre-feu est levé. Le gouverneur de la Banque centrale Ajith Cabraal démissionne. Le 5, le président Rajapaksa est privé de sa majorité lors d'une session au Parlement, la coalition au pouvoir Podujana Party (SLPP) ayant subi une série de défections.
Le 9 avril, des dizaines de milliers de personnes manifestent à Colombo contre le président, à l'appel des réseaux sociaux et des Eglises anglicane et catholique. Des milliers de protestataires décident de camper devant le bureau présidentiel. Le 12, le Sri Lanka fait défaut sur sa dette extérieure de 51 milliards de dollars, déclarant qu'il s'agit du "dernier recours" pour le pays à court de devises pour importer les produits essentiels.
Le 18, le président du Sri Lanka dévoile un nouveau gouvernement, écartant notamment deux de ses frères et un neveu, mais conservant son frère aîné comme Premier ministre. Le 19, la police tue un homme, le premier en plusieurs semaines de protestations. Le 20, le Fonds monétaire international (FMI), avec qui le Sri Lanka a entamé des discussions pour obtenir une aide de 3 à 4 milliards de dollars, annonce avoir demandé au gouvernement de "restructurer" la colossale dette extérieure avant qu'un programme de renflouement puisse être finalisé. Le 28 avril, puis le 6 mai, des grèves générales paralysent le pays. Le président Rajapaksa impose l'état d'urgence. Les autorités décrètent un couvre-feu général.
L'armée a évacué ce mardi peu avant l'aube le Premier ministre démissionnaire de sa résidence officielle à Colombo, pour le placer en lieu sûr après que des milliers de manifestants ont forcé un des portails du complexe. Mahinda Rajapaksa ne fuira pas le pays, a affirmé son fils aîné à l'AFP ce mardi.
Le contexte : le Sri Lanka affronte sa pire crise économique
Cette île d'Asie du Sud de 22 millions d'habitants est confrontée à sa pire crise économique depuis son indépendance en 1948 vis-à-vis du Royaume-Uni, subissant des pénuries de nourriture, de carburant et de médicaments, de longues coupures d'électricité quotidiennes et une inflation record.
Depuis l'été 2021, le Sri Lanka subit des pénuries de lait en poudre, de kérosène et de gaz de cuisine. Ce pays d'Asie rencontre des problèmes d'approvisionnement et de distribution de nourriture. Le président Gotabaya Rajapaksa avait placé, le 31 août 2021, le pays en "état d'urgence alimentaire".
Le tourisme et les transferts de fonds de la diaspora, vitaux pour l'économie, se sont effondrés lors de la pandémie de Covid-19. La pandémie a durement frappé l'activité économique du Sri Lanka qui s'est contractée de 3,6% en 2020 et frappé ses réserves de devises étrangères. Les autorités ont imposé une large interdiction des importations pour tenter d'économiser des devises étrangères.
De mauvaises décisions politiques ont aggravé les problèmes, selon les économistes. Des réductions d'impôts malavisées juste avant la pandémie ont privé l'Etat de recettes et fait s'envoler la dette. La crise actuelle risque de balayer les espoirs de renaissance du secteur touristique. Avant la pandémie, les attentats islamistes de Pâques 2019 avaient asséché les réserves de devises étrangères.
Pourquoi c'est important : le Sri Lanka, premier pays d'une longue liste ?
Outre le Sri Lanka, d'autres pays émergents, comme la Tunisie ou l'Egypte, pourraient connaître le même sort, comme le souligne Le Monde. La fragilité s'est accrue avec l'invasion russe de l'Ukraine, qui a ralenti la croissance mondiale et alimenté la flambée des prix du pétrole, du gaz, du blé ou de l'huile.
Selon une enquête menée par la Banque mondiale, plus des deux tiers des foyers dans les pays à bas et moyen revenus ont déclaré une baisse de leurs revenus pendant la pandémie de Covid-19. Pour la première fois depuis vingt ans, 97 millions de personnes supplémentaires sont tombées dans l'extrême pauvreté en 2020-2021. Une tendance qui ne devrait hélas pas s'inverser.
