Chassé par la rue début juillet, l'ex-président sri lankais Gotabaya Rajapaksa, en exil à Singapour, réfléchirait d'ores et déjà à rentrer au pays. "Il ne se cache pas et je crois savoir qu'il reviendra", a affirmé mardi 26 juillet le porte-parole du gouvernement sri-lankais. L'ex-président honni, réputé pour sa brutalité, avait pourtant été forcé à une fuite honteuse le 9 juillet dernier. Ce jour-là, des dizaines de milliers de personnes étaient parvenues à prendre la résidence de l'homme fort du Sri Lanka, qui s'était alors envolé pour Singapour.

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L'Aragalaya (lutte, en cinghalais), le mouvement citoyen qui réclamait sa démission depuis des mois, semblait avoir réalisé l'impossible. Le clan Rajapaksa, qui a dominé la vie politique de l'île de 22 millions d'habitants pendant près de deux décennies, est accusé d'avoir précipité le pays dans une crise abyssale. Le Sri Lanka vit au rythme des pénuries. Les files d'attente aux stations-service s'étirent sur des kilomètres. Les habitants manquent de tout et 80 % de la population saute des repas pour faire face aux pénuries et à la flambée des prix qui atteint des niveaux records. Au mois de juin, l'inflation sur les denrées alimentaires a dépassé les 80 %.

Le clan Rajapaksa toujours aux manettes

Mais cette victoire spectaculaire de la rue ne semble déjà plus qu'être un souvenir, depuis l'élection du successeur de Gotabaya Rajapaksa. Élu haut la main par le Parlement le 20 juillet, Ranil Wickremesinghece, un cacique de la politique sri lankaise, a bénéficié du soutien du parti des Rajapaksa, qui possède toujours la majorité dans l'hémicycle. "La voix du peuple n'a pas été entendue et nous sommes dans les rues, car le Parlement ne nous représente pas", regrette Rathidu Senarathna, un manifestant qui participe au mouvement de protestation depuis le mois d'avril.

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Les manifestants ne veulent pas non plus de Ranil Wickremesinghe, qu'ils accusent d'avoir protégé le clan Rajapaksa. Il lui est notamment reproché d'avoir préservé Gotabaya Rajapaksa et son frère Mahinda de poursuites judiciaires pour corruption et violations des droits humains, lorsqu'il était Premier ministre, à partir de 2015.

"Le mécontentement de la population est immense, car structurellement rien n'a changé, les Rajapaksa contrôlent toujours le Parlement et la possibilité de violences augmente, l'attitude de l'Etat pousse le peuple à se radicaliser, alors que le mouvement a jusque-là été pacifique", met en garde Amita Arudpragasam, une analyste sri lankaise. Moins de vingt-quatre heures après sa prestation de serment, le nouveau dirigeant, Ranil Wickremesinghe, a effectivement ordonné l'expulsion des manifestants qui occupaient encore le secrétariat présidentiel. Des centaines de militaires et de policiers les ont violemment délogés dans la nuit du 21 au 22 juillet, alors que les manifestants avaient annoncé quelques heures auparavant leur intention d'évacuer les lieux de leur propre gré. Cette démonstration de force a suscité les critiques de la communauté internationale et des organisations de défense des droits humains.

Plan de sauvetage

Si Ranil Wickremesinghe a la réputation d'être un réformateur proche de l'Occident, sa réponse brutale menace de mettre en danger la stabilité politique, dont le pays a besoin pour redresser l'économie. Le Sri Lanka, qui s'est déclaré en défaut de paiement sur sa dette extérieure de 51 milliards de dollars, tente d'obtenir un plan de sauvetage de la part du Fonds monétaire international (FMI). Mais les négociations ont été interrompues par les événements politiques.

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Pour débloquer une aide du FMI, le pays doit préalablement prouver la viabilité de sa dette et renégocier avec l'ensemble de ses créanciers - notamment la Chine, le Japon, l'Inde ou la Banque mondiale. Cela risque de prendre du temps.

Soutien de l'Inde

"Les plus gros défis se présenteront dans les six mois à venir, jusqu'à ce qu'un accord puisse être trouvé avec le FMI, car les Sri Lankais vont continuer à faire face à des pénuries et les prix vont continuer d'augmenter", indique Amita Arudpragasam. L'île de 22 millions d'habitants bénéficie déjà de l'aide de pays voisins, notamment de l'Inde qui lui a apporté un soutien à hauteur de 3,8 milliards de dollars de lignes de crédit depuis le début de l'année.

Autrefois considéré comme un exemple de réussite économique en Asie du Sud, le Sri Lanka sonne aujourd'hui comme un triste avertissement à travers le monde. "Les pays dont le seuil d'endettement est élevé et la marge de manoeuvre limitée seront confrontés à des tensions supplémentaires, a mis en garde Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI, à l'occasion du sommet du G20, le 16 juillet. La situation au Sri Lanka, par exemple, est un signal d'alarme."