Le Sri Lanka s'enfonce un peu plus dans le chaos. Le président, Gotabaya Rajapaksa, a fui, samedi 9 juillet, son palais de Colombo. Quelques minutes après, il a été pris d'assaut par des centaines de manifestants. Des vidéos montrent les citoyens sri-lankais à l'intérieur du lieu de pouvoir ou dans la piscine qui se trouve dans les jardins. Ils accusent son propriétaire d'être le responsable de la crise économique catastrophique que traverse le pays. "Le président a été escorté en lieu sûr", selon une source de La Défense. Après une journée chaotique, le président du parlement, Mahinda Abeywardana, a déclaré à la télévision que "pour assurer une transition pacifique, le président a dit qu'il allait démissionner le 13 juillet".
Au marasme économique succède donc une crise politique. Plus tôt dans la journée, le Premier ministre du Sri Lanka Ranil Wickremesinghe avait affirmé, dans un communiqué, qu'il était lui aussi prêt à démissionner pour laisser la place à un gouvernement d'union nationale. Il a organisé une réunion d'urgence du gouvernement pour discuter d'une "résolution rapide" de la situation. Le bras droit de Gotabaya a convié les dirigeants des partis politiques à se joindre à cette réunion, et a également demandé que le Parlement soit convoqué.
Ces derniers jours, des dizaines de milliers de personnes avaient participé à des manifestations pour exiger la démission de Gotabaya Rajapaksa. Les contestations étaient tellement violentes que, vendredi, "les forces de l'ordre avaient imposé un couvre-feu pour tenter de décourager les protestataires de descendre dans la rue". Mais cette mesure a été levée après des menaces de poursuites contre le chef de la police formulées par des partis d'opposition, des militants des droits humains et le barreau du pays.
Le Sri Lanka étranglé par les dettes
Le chef de l'Etat est jugé responsable de la crise sans précédent qui frappe la petite île de l'océan indien et provoque une inflation galopante - qui s'élève à environ 70% - ainsi que de graves pénuries de carburant, d'électricité et d'aliments. Dans ce pays en manque de devises étrangères pour importer des denrées alimentaires, la guerre en Ukraine et la flambée des prix qui en résulte font pression sur l'économie déjà exsangue de l'ex-Ceylan. Les Nations unies estiment qu'environ 80% de la population saute des repas pour faire face aux pénuries et à l'augmentation des prix.
Le Sri Lanka a fait défaut en avril sur sa dette extérieure de 51 milliards de dollars, et a entamé des négociations de sauvetage avec le Fonds monétaire international. Le pays de 22 millions d'habitants est étranglé par de lourdes dettes, contractées principalement auprès du Japon et de la Chine, à qui il a cédé l'un de ses ports. Cette crise, d'une ampleur sans précédent depuis l'indépendance du pays en 1948, a été aggravée par une série de mauvaises décisions politiques, selon des économistes. Si la guerre en Ukraine semble servir de bouc émissaire au pouvoir sri-lankais, les difficultés financières sont plus anciennes.
En mai 2021, le président Gotabaya a brutalement décidé d'interdire tout engrais chimique pour en faire le premier pays du monde 100% organique. Conséquence : le Sri Lanka a dû réduire sa production de thé, faute de pouvoir se payer les céréales essentielles à la fabrication d'engrais. "Le chef de l'Etat n'est pas très diplômé, il n'a pas mesuré les conséquences de sa décision", observait Rohan Pethiyagoda, expert de la biodiversité et ancien président du Bureau national du thé, dans L'Express en mai dernier.
Une lente descente aux enfers
Face à la baisse de ses exportations, l'exécutif se rend compte de cette décision trop hâtive et fait marche arrière. "À la révolte du monde agricole confronté à une chute des rendements s'est ajoutée celle des classes populaires, obligées de faire la queue pour se procurer leur alimentation et à des prix en pleine explosion", analyse Jean-Joseph Boillot, spécialiste des grands pays émergents et tout particulièrement du monde indien, sur le site de l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques.
Certains pointent du doigt des réductions d'impôts malavisées juste avant la pandémie, qui ont privé l'État de recettes et renforcé la dette. Le président du Sri Lanka avait décrété, début mai, l'état d'urgence pour la deuxième fois en cinq semaines, accordant des pouvoirs étendus aux forces de sécurité afin de faire face aux manifestations antigouvernementales. Face à la pénurie de carburant, le pouvoir exécutif s'était résolu à une fermeture des écoles et des administrations non essentielles le 20 juin, pour deux semaines.
Ces multiples crises ont créé de la défiance envers le clan Rajapaksa, l'une des familles les plus puissantes du Sri Lanka. Lors d'une interview accordée à Al-Jazeera, Mahinda Rajapaksa - le frère de Gotabaya, qui dirigeait le pays entre 2005 et 2015 - a prononcé une phrase qui résonne aujourd'hui comme une prophétie : "Les gens continuent de voter pour des membres de la famille Rajapaksa. Qu'y puis-je ? Quand ils ne voudront plus les voir, ils les chasseront."
