Au Sri Lanka, la dictature est en marche. Trois mois à peine après avoir accédé au pouvoir, le président Gotabaya Rajapaksa a dissous le Parlement et convoqué des élections législatives anticipées, qui se tiendront le 25 avril (alors qu'elles étaient prévues au mois d'août). A quelques jours près, cette date correspond au premier anniversaire des attentats islamistes qui avaient tué plus de 250 personnes, le matin du dimanche de Pâques, dans des églises et des hôtels de luxe à Colombo et dans l'est de cette petite île de l'océan Indien.

Ce massacre a permis au clan Rajapaksa de revenir au pouvoir. Gotabaya, lieutenant-colonel et ancien chef de la Défense, se fait élire président en novembre 2019 en mettant en avant le thème de la sécurité. Dans la foulée, il choisit comme Premier ministre son frère aîné Mahinda, l'ancien président à poigne chassé du pouvoir en 2015. Enfin, Chamal, un autre membre de la fratrie - député - est propulsé au poste de secrétaire d'Etat à la Défense.

"Je suis tenu de protéger les habitants de ce pays, a prévenu le nouveau chef de l'Etat, lors de la fête de l'Indépendance, au début de février. C'est mon devoir et ma responsabilité. Dans la mise en oeuvre, je n'attends aucun obstacle de la part des fonctionnaires, du pouvoir législatif ou du pouvoir judiciaire." "En d'autres termes, il réclame les pouvoirs absolus et l'impunité totale", analyse la politologue Tisaranee Gunasekara.

Pleins pouvoirs

En avril 2015, la constitution avait été réformée pour réduire les pouvoirs exécutifs et empêcher le retour au pouvoir de Mahinda, le grand frère autocrate, qui avait effectué deux mandats à la tête du pays. Mais cela n'arrangeait pas les affaires du clan Rajapaksa, "qui ne dispose pas de majorité parlementaire", précise cette spécialiste. D'où la décision d'anticiper les législatives.

Les frères Rajapaksa, qui, en 2009, avaient mis fin à trente ans de guerre civile en ordonnant un bain de sang chez les Tigres tamouls, espèrent profiter de l'élan que leur a donné leur victoire à l'élection présidentielle pour obtenir plus des deux tiers des sièges au parlement avec leur nouveau parti, le Front populaire du Sri Lanka (SLPP).

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S'ils y parviennent, ils pourront alors restaurer les pouvoirs présidentiels tels qu'ils avaient été rédigés dans la loi fondamentale en 1978 et gouverner le pays à leur guise. "Les gens m'ont élu parce qu'ils ont des attentes importantes, rappelle régulièrement Gotabaya Rajapaksa. Si le président ne peut pas réaliser ce que le peuple veut, à quoi sert la Constitution ?"

Redonner les pleins pouvoirs au président risque toutefois de déclencher une flambée radicale : "Les rêves les plus fervents des extrémistes cinghalais bouddhistes auraient alors une chance de devenir réalité", s'inquiète Tisaranee Gunasekara, qui remarque que plusieurs moines interviennent déjà dans le débat public.

Régime quasi-monarchique

Si les frères Rajapaksa parviennent à leurs fins, le pays se retrouverait alors gouverné par la majorité bouddhiste (70% de la population), alors que les minorités (Tamouls de confessions hindoue et chrétienne, musulmans et Cinghalais non bouddhistes) n'auraient plus voix au chapitre - à l'encontre du projet de "réconciliation nationale" mené, durant cinq ans, par le précédent président Maithripala Sirisena (centre gauche) et son chef de gouvernement Ranil Wickremesinghe (droite libérale).

Ce tandem contre nature avait fini par céder à l'automne 2018, lorsque le chef de l'Etat a décidé, sur un coup de tête, de remplacer son Premier ministre par son adversaire numéro 1, à savoir... Mahinda Rajapaksa. Pendant deux mois, deux gouvernements ont cohabité ! Il a fallu l'intervention de la Cour suprême pour mettre fin à ce scénario surréaliste, qui a totalement décrédibilisé la démocratie sri-lankaise.

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Un an plus tard, le clan Rajapaksa a profité de cette cacophonie gouvernementale pour emporter la mise à l'occasion du scrutin présidentiel. Chroniqueur au Colombo Telegraph, Sarath de Alwis estime que le pays risque aujourd'hui d'opérer un fatal retour en arrière : "La constitution de 1978 avait instauré un régime quasi monarchique, dit-il. Telle qu'elle a été réformée, elle doit maintenant préserver nos libertés et améliorer nos conditions de vie." Une allusion à la situation préoccupante de l'économie locale.

Après les attentats de 2019, la croissance du PIB, qui oscillait entre 8% et 9% il y a dix ans, est tombée l'an dernier à 2,7%. C'est sur ce terrain que réside le véritable défi de la présidence Rajapaksa.