L'Etat islamique (EI) a tragiquement refait parler de lui, jeudi, à l'aéroport de Kaboul, avec son double attentat suicide ayant causé la mort de 13 soldats américains, en plus de celle de dizaines de civils. Il s'agit de l'attaque la plus meurtrière subie par les Etats-Unis en Afghanistan depuis le 6 août 2011 - les talibans avaient abattu ce jour-là un hélicoptère Chinook (30 militaires tués). Surtout, cet attentat intervient à un moment hautement symbolique. Celui où Washington abandonne le terrain afghan, dans la précipitation, à ceux qu'il avait chassés deux décennies plus tôt, les talibans. Il risque donc de laisser une tache indélébile sur la présidence de Joe Biden, critiqué de toute part pour sa gestion de la séquence. Autre point de satisfaction pour l'EI : cette attaque met à mal la crédibilité des talibans, leurs ennemis jurés, en matière de sécurité

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Les nouveaux maîtres du pays connaissent bien le groupe à l'origine de l'attentat de jeudi. Il a été fondé par d'anciens cadres des talibans afghans et pakistanais ayant prêté allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de l'Etat islamique. L'organisation terroriste contrôle alors un vaste territoire à cheval sur la Syrie et l'Irak. Sa nouvelle filiale prend, en 2015, le nom d'Etat islamique - Province du Khorasan, l'ancien nom donné à la zone englobant des parties de l'Afghanistan, du Pakistan, de l'Iran et de l'Asie centrale. "Ses membres sont principalement des Afghans auxquels s'ajoute une petite minorité d'étrangers expatriés envoyés par l'EI, précise Elie Tenenbaum, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et auteur de La guerre de vingt ans : djihadisme et contreterrorisme au XXI siècle (Robert Laffont). Sociologiquement, ils sont plus jeunes que les talibans, plus éduqués, et plus sensibles aux questions internationales."

Des attentats très meurtriers contre les civils

L'EI-Khorasan et les talibans sont deux mouvements islamistes fondamentalistes. Mais le premier défend un djihad global et considère les seconds, essentiellement nationalistes, comme des apostats et, même, des vassaux des Américains. "Les membres de l'EI sont plus sectaires, et tous ceux qui ne sont pas avec eux, sont contre eux", ajoute Elie Tenenbaum. Ils ne sont parvenus à s'implanter durablement que dans les provinces de Kounar et Nangarhar, à l'Est de Kaboul, près de la frontière pakistanaise. Ils y ont commis de nombreuses exactions, assassinant, décapitant, torturant et terrorisant des villageois de ces montagnes. Ils y ont subi un double feu : d'une part celui de l'ex-gouvernement et des Américains, et d'autre part celui des talibans.

Evacuation de personnes blessées après les explosions près de l'aéroport de Kaboul, le 26 août 2021

Evacuation de personnes blessées, après les explosions près de l'aéroport de Kaboul, le 26 août 2021.

© / afp.com/Wakil KOHSAR

Dans un récent rapport, l'ONU estime que l'EI-Khorasan conserve environ 1500 à 2200 combattants dans les provinces de Kounar et Nangarhar. Il fait également état de "plus petits groupes" dans les provinces du nord, "constitués majoritairement de Tadjiks et d'Ouzbeks de souche faisant partie des populations locales", et, selon "des organismes de sécurité afghans", d'une cellule "comptant 450 hommes autour de Mazar-i-Sharif".

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Comme l'a montré l'attentat de jeudi, L'EI-Khorasan est capable d'opérations dans de grandes villes comme Kaboul. Il a revendiqué quelques-unes des attaques les plus sanglantes des dernières années. Alors que les talibans ont privilégié les cibles gouvernementales, l'organisation n'a pas hésité à s'en prendre à la population. Elle vise, en particulier, les chiites, qu'elle considère comme des hérétiques. L'EI-Khorasan est ainsi derrière l'attentat contre une école de filles d'un quartier chiite de la capitale, le 8 mai dernier (85 morts). Non loin de là, un an plus tôt, trois de ses hommes avaient assassiné 25 personnes, dont des mères et leurs bébés, dans une maternité. Deux exemples parmi une longue liste d'atrocités ayant coûté la vie à des centaines de civils.