Islamabad a été le premier à se réjouir du retour au pouvoir des talibans à Kaboul, le 15 août. Après tout, le Pakistan a été le berceau du mouvement insurgé afghan et la base arrière de ses combattants depuis 2001. Mais, depuis, l'enthousiasme n'est plus aussi unanime, et le pays se retrouve dans une position plus inconfortable que prévu vis-à-vis de son voisin, duquel il exige désormais des garanties.

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"Les droits de chacun doivent être respectés. Nous voulons que le territoire afghan ne soit pas utilisé contre un autre pays, y compris le Pakistan", a insisté Asad Majeed Khan, ambassadeur de la république islamique aux Etats-Unis, dans une interview au Washington Diplomat, qui lui demandait à quelles conditions Islamabad reconnaîtrait le gouvernement taliban.

La nébuleuse terroriste confortée

Après avoir joué avec le feu, en laissant ces vingt dernières années la province du Baloutchistan devenir le refuge des talibans afghans - c'est là qu'auraient notamment vécu ses deux principaux dirigeants, le mollah Akhundzada (devenu le 9 septembre "commandeur des croyants de l'Emirat islamique d'Afghanistan") et le mollah Baradar (nouveau vice-Premier ministre) -, le Pakistan s'inquiète maintenant de l'effet boomerang.

Le retour au pouvoir des talibans à Kaboul accroît en effet le risque terroriste dans la région. La déroute américaine, dans les derniers jours d'août, conforte les différentes nébuleuses islamistes en Asie du Sud, comme l'a illustré la réapparition du chef d'Al-Qaeda, Ayman al-Zawahiri, dans une vidéo mise en ligne le 11 septembre pour le 20e anniversaire de la chute des tours jumelles de New York.

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Nombre d'experts estiment que des organisations pakistanaises comme Jaish-e-Mohammed ("l'armée de Mahomet") et Lashkar-e-Toiba ("l'armée des pieux") vont davantage faire parler d'elles. Le Premier ministre pakistanais, Imran Khan, craint pour sa part une résurgence des talibans locaux, sous la bannière du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP). Moins étoffée que par le passé, cette organisation a pour objectif majeur l'indépendance des zones tribales frontalières de l'Afghanistan, dans le nord-ouest du Pakistan.

De la jubilation à la sobriété

Depuis 2001, on estime que 70 000 personnes sont mortes dans des attentats perpétrés sur le sol pakistanais. Comme un signal inquiétant, une bombe a tué 13 personnes durant un mariage à Karachi le 15 août, au moment précis où Kaboul tombait. "Islamabad voudrait que le nouveau régime afghan calme les ardeurs du TTP, mais toute la question est de savoir si les talibans s'exécuteront ou non", analyse Rana Banerji, ancien haut fonctionnaire indien ayant longtemps été en poste au Pakistan. En attendant, l'incertitude règne. "Le gouvernement d'Imran Khan est en train de passer de la jubilation à la sobriété, occupé qu'il est à se battre chez lui contre la menace terroriste, l'afflux de réfugiés afghans et les pressions occidentales", observe Mohammad Waseem, professeur de sciences politiques à l'université de Lahore.

Dans ce contexte, il semble peu probable que le Pakistan profite de la victoire des talibans pour devenir plus offensif au Cachemire - une région qu'il se dispute avec son voisin indien -, comme le redoute New Delhi. "Les talibans n'ont jamais été aptes à soutenir un autre pays dans sa politique étrangère. Ils gardent pour eux les armes abandonnées par les Américains, et toute aide au Cachemire est hors de question", affirme Muhammad Ali Siddiqi, ancien diplomate pakistanais. Le danger ne vient pas toujours de là où l'on croit.