Près de quatre ans après le bain de sang au Sri Lanka, qui s'est déroulé dans la quasi indifférence de la communauté internationale, le gouvernement srilankais n'a toujours pas pris de mesures concrètes et crédibles afin que justice soit rendue aux victimes des crimes commis pendant la guerre, et notamment la phase finale du conflit en 2008 et 2009. Alors que s'est ouvert à Genève, le lundi 25 février, la 22e session du Conseil des droits de l'homme de l'ONU, il en va désormais de la responsabilité de cette instance de demander que des comptes soient rendus.
En novembre dernier, dans une enquête interne réalisée sur demande du Secrétaire général des Nations unies et rendue publique, le franco-britannique Charles Petrie, un ancien fonctionnaire onusien, dénonçait le "sérieux échec" des Nations Unies face aux événements des derniers mois d'affrontement entre l'armée gouvernementale et les Tigres de Libération de l'Eelam tamoul (LTTE).
Près de 40 000 civils auraient été tués au cours des derniers mois du conflit
Durant les derniers mois de la guerre, près de 360 000 civils sont restés prisonniers pendant plus de quatre mois des LTTE au nord-est de la région du Vanni, contrôlée par le groupe rebelle. Le gouvernement a mené de façon répétée des attaques à l'artillerie et des frappes aériennes contre les civils dans cette zone, pourtant déclarée zone de "cessez-le-feu", et a systématiquement bombardé les hôpitaux. De leur côté, les LTTE ont pris pour cible ceux qui tentaient de fuir la zone et se sont servis de civils comme boucliers humains.
Les Nations Unies estiment que près de 40 000 civils auraient été tués durant cette dernière phase du conflit au Sri Lanka, portant le bilan humain de la guerre à environ 100 000 morts en près de 26 ans.
La responsabilité des membres des Nations unies vis-à-vis du peuple srilankais
En mars 2012, le Conseil des droits de l'homme de l'ONU avait appelé le gouvernement srilankais à prendre toutes les mesures nécessaires afin que les exactions commises durant la guerre soient sanctionnées. Les autorités de Colombo n'ont pas bougé. Face à cette inaction des autorités nationales, il est plus que jamais nécessaire d'établir un mécanisme d'enquête international et indépendant, tel que recommandé par la Haute Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Mme Navi Pillay, dans un rapport publié le 11 février dernier.
La communauté internationale ayant échoué à protéger les civils des massacres, en 2008 et 2009, les Nations Unies devraient, a minima, demander que justice soit rendue pour les victimes. Les pays membres du Conseil des droits de l'homme, qui se réunit actuellement à Genève, ne devraient pas laisser passer cette occasion de demander que justice soit faite pour les souffrances infligées aux civils.
Comment espérer que le gouvernement srilankais respecte enfin les droits humains si les responsables des graves exactions de 2009 sentent qu'ils ne seront pas sanctionnés pour les crimes qu'ils ont commis?
L'impunité ne fait qu'encourager de nouveaux abus
Force est de constater que, renforcé par l'immunité de facto dont il jouit au regard des crimes commis lors de la guerre, le gouvernement du président Mahinda Rajapakse n'a pas hésité à resserrer son étau sur les médias, l'appareil judiciaire et la société civile. Au moins cinq sites d'information en ligne ont été fermés au Sri Lanka en 2012, alors que les journalistes critiques à l'égard des autorités et les défenseurs des droits de l'homme, y compris ceux réclamant que justice soit faite pour les crimes commis pendant la guerre, continuent d'être menacés. D'autre part, les Tamouls accusés de complicité avec les LTTE continuent d'être soumis à des arrestations, des détentions arbitraires, et à la torture.
Pendant ce temps, le gouvernement sri lankais continue de nier ces violations, notamment lors de "l'examen périodique universel" au Conseil des droits de l'homme de Genève (un débat sur le bilan des droits de l'Homme au Sri Lanka), en novembre 2012, en rejetant pas moins de 100 recommandations formulées par les États membres des Nations Unies.
Afin que les victimes obtiennent justice et que les auteurs d'abus sachent que l'impunité ne sera pas tolérée par les membres des Nations unies, les membres du Conseil des droits de l'homme doivent voter une résolution permettant l'ouverture d'une enquête internationale et indépendante sur les crimes de guerre commis lors de la dernière phase du conflit, comme l'a appelé de ses voeux Navi Pillay. Un tel mécanisme d'enquête pourrait être confié à la Haute Commissaire aux droits de l'homme elle-même. Il en va de la réconciliation entre les communautés au Sri Lanka et du futur de l'île.
Souhayr Bellhassen est directrice de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme (FIDH) et Jean-Marie Fardeau est directeur France de Human Rigths Watch (HRW).
