Le dernier soldat américain a quitté le sol afghan dans la nuit de lundi à mardi. Voici les talibans seuls maîtres de Kaboul. De gros défis administratifs et sécuritaires les attendent au niveau national, comme l'explique Karim Pakzad, chercheur associé à l'Institut de Recherches Internationales et Stratégiques.
L'Express : Les talibans peuvent-ils construire un Etat fort ?
Karim Pakzad : Toute la question est là. Avant de parler d'un Etat fort, il faudrait savoir si les talibans arriveront à mettre en place un gouvernement. Premier défi : celui des institutions étatiques, qu'ils vont changer. Est-ce qu'ils vont maintenir un système de séparation des pouvoirs ? Je ne le pense pas. Je ne crois pas à un président de la république élu, ou à un parlement d'élus. Cela ne rentre pas dans leur programme. Pour autant, ils disent vouloir essayer de former un gouvernement inclusif, avec des figures de l'opposition. Ces dernières vont-elles vraiment entrer dans le gouvernement des talibans - cela irait à l'encontre du projet d'un gouvernement islamique - ou cela se résumera-t-il à de la représentation ?
Second défi : les rivalités et divergences au sein même du mouvement taliban. Il y a d'abord la branche historique, basée dans l'ouest et le sud du pays, du Mollah Akhundzada (Commandeur des croyants de l'Émirat islamique d'Afghanistan) et du chef politique, Abdul Ghani Baradar. Mais il y a aussi le réseau Haqqani, basé dans l'est du pays. Cette branche était très proche d'Al Qaeda. En apparence, elle adhère à un gouvernement qui inclurait d'autres forces politiques. Mais son idéologie est plus fondamentaliste et plus extrémiste que celle de la branche de Kandahar.
Les rivalités ethniques peuvent-elles mettre à mal les ambitions talibanes ?
Quand on parle de la politique et de l'Etat en Afghanistan, il faut toujours avoir en tête ces questions ethniques. Les Pashtounes ont toujours gouverné l'Afghanistan de façon exclusive - le président Ashraf Ghani en est le dernier exemple. Les talibans sont à domination pashtoune. Il y a un potentiel important de résistance de ceux qui n'accepteront pas un gouvernement pur et dur des talibans. Celle qu'on trouve actuellement au Panjshir, une zone tadjike, en est la démonstration. Les Ouzbeks, les Tadjiks et les Hazaras, formaient une partie de l'élite de l'armée déchue. Certains éléments ont rejoint les pays voisins, comme l'Ouzbékistan, avec du matériel militaire.
Les talibans, s'ils se lancent dans une guerre ethnique, vont provoquer l'unité contre eux, comme ce fut le cas à la fin des années 2000, lorsqu'ils essayaient de contrôler l'ensemble du pays. Je ne pense pas qu'ils vont répéter cette erreur. Car il y a le risque, pour eux, de provoquer une résistance beaucoup plus solide et occidentalisée qu'il y a vingt ans.

Un combattant taliban sur le site du double attentat suicide à l'aéroport de Kaboul du 27 août 2021 en Afghanistan
© / afp.com/WAKIL KOHSAR
Avec le retrait américain, l'Afghanistan peut-elle connaître le développement de sanctuaires terroristes, comme en Irak il y a quelques années ?
Le risque existe. Daech se trouve toujours en Afghanistan et attend son heure, comme le montrent les attentats suicides à l'aéroport de Kaboul. Sa stratégie est de provoquer l'instabilité et l'anarchie. En Afghanistan, on va assister à davantage d'attentats, notamment à Kaboul. Il leur sera difficile de déloger l'Etat islamique, car ce ne sont pas des étrangers comme en Syrie, mais essentiellement des locaux, Pakistanais ou Afghans, issus des rangs talibans - avec, aussi, quelques éléments d'Asie centrale.
Il y a un antagonisme entre talibans et Daech, mais aussi une ambiguïté ethnique, avec une implantation et un passé commun dans certaines zones de l'Est du pays. Il existe des éléments, au sein des talibans, qui, si la situation tourne mal, pourraient grossir les rangs de Daech. C'est la raison pour laquelle les Occidentaux ne montrent pas un visage si dur avec les talibans et n'excluent pas l'établissement des relations avec eux.
