Un ballet d'hélicoptères de l'US Army au-dessus de l'ambassade américaine pour évacuer en catastrophe les ressortissants américains d'Afghanistan - douloureux rappel de la chute de Saïgon en 1975 - ; des milliers d'Afghans se ruant à l'aéroport de Kaboul pour quitter le pays, et s'accrochant parfois aux avions au péril de leur vie ; des talibans paradant dans le palais présidentiel... La déroute de Washington est d'autant plus cruelle qu'elle intervient à quelques semaines de l'anniversaire d'un des plus grands traumatismes américains de l'époque moderne.

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En fixant à l'origine au 11 septembre - avant de l'avancer au 31 août - la date du repli complet des troupes américaines, Joe Biden voulait envoyer un message fort : les Etats-Unis tournent à la fois la page de leur plus longue guerre - déclenchée dans la foulée des attentats de 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone pour punir ceux qui avaient hébergé les terroristes d'Al-Qaeda -, et du drame du 11/09.

Signaux désastreux envoyés

Mais, avec le retour des talibans vingt ans après, la boucle se referme de façon amère, comme un insupportable pied de nez, malgré les centaines de milliards de dollars dépensés et les plus de 2 400 soldats américains morts au combat. Comme si cette guerre n'avait servi à rien. Pourtant, le 8 juillet dernier encore, le président américain jugeait "hautement improbable" que les islamistes prennent le contrôle du pays et assurait qu'en aucun cas on assisterait à une réédition de la débandade vietnamienne.

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Las, Biden a eu faux sur toute la ligne. Et ce fiasco final risque d'entacher sa présidence. Les signaux envoyés au reste du monde sont désastreux. La débâcle donne l'impression que le président américain - qui se présente comme le chantre des démocraties face aux autocraties - a trahi le peuple afghan et renié ses valeurs. Les pouvoirs autoritaires en tireront peut-être la conclusion que l'Amérique s'incline désormais devant la force lorsqu'elle considère que ses intérêts vitaux ne sont pas en jeu. Défendra-t-elle à l'avenir Taïwan si l'île est attaquée par Pékin ?

La "nation indispensable" s'est résolue à ne plus l'être

En ayant si mal pensé ce départ, Joe Biden a infligé une cuisante humiliation à son pays, qui doute encore de lui-même, alors que les plaies du 11 Septembre ne sont pas complètement cicatrisées. La "nation indispensable", telle que l'avait qualifiée Madeleine Albright, la secrétaire d'Etat de Bill Clinton, en 1998, s'est résolue à ne plus l'être. Les Américains, qui approuvent dans leur grande majorité ce retrait, lui pardonneront-ils la manière calamiteuse dont il s'est déroulé ?

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Sans doute pas si l'Afghanistan redevient un bastion terroriste qui les menace. "Les guerres ne se terminent pas lorsqu'une partie abandonne le combat. Retirer nos forces d'Afghanistan d'ici au 11 septembre ne fera qu'enhardir les djihadistes qui ont attaqué notre patrie ce jour-là, il y a vingt ans", a fustigé la députée républicaine Liz Cheney, alors les critiques fusent dans les deux camps. Voilà qui ne va pas aider l'Amérique à s'apaiser et à se rassembler, après quatre années chaotiques de présidence Trump, ni à retrouver confiance en elle. En pulvérisant les Twin Towers à New York et près de 3 000 vies, les terroristes ont fait voler en éclats le sentiment d'invincibilité américain, jusque-là conforté par l'effondrement du bloc soviétique et le triomphe du modèle libéral.

Fin du sentiment d'invulnérabilité

Le 11 Septembre a fait apparaître une nation pétrie d'incertitudes et de peurs, lesquelles ont conduit la première puissance mondiale, après les démonstrations de force en Afghanistan et en Irak, à se replier sur elle-même, comme en témoignent l'élection de Donald Trump, et donc, aujourd'hui, le retrait d'Afghanistan. Vingt ans après, les effets du drame subsistent - obsession sécuritaire, peur des musulmans, défiance vis-à-vis de la politique, cauchemar moral et politique de Guantanamo. Véritable Phénix - à l'image de New York, sa ville martyre -, la première puissance mondiale nous surprendra probablement encore, mais n'est plus toute-puissante. Et s'interroge sur sa place dans le monde.

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Ses grands rivaux ont d'ailleurs suivi de près l'épilogue afghan. Même si elles sont inquiètes des risques d'insécurité à leurs frontières, la Chine et la Russie comptent bien étendre leur influence sur le pays, comme elles l'ont fait dans d'autres contrées délaissées par les Occidentaux. Décidément, l'anniversaire du 11 Septembre sera bien triste.