Nesrine Mourou y a longuement réfléchi. Son projet d'immigration reposait sur la possibilité d'offrir une éducation solide et des perspectives prometteuses à Yara, sa fille unique de 11 ans, scolarisée auparavant en Tunisie dans le système français. Installée au Canada depuis environ un an et demi, elle ressent aujourd'hui une certaine ambivalence face au système scolaire canadien. L'école publique francophone de sa fille, à Ottawa, est trop "relax" à son goût."Le Canada a un très bon système, avec un classement honorable, mais le côté pédagogique n'y est pas assez fort pour les jeunes performants qui sont habitués à un rythme soutenu", constate-t-elle.

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Ici, pas de manuel scolaire pour chaque matière et peu de devoirs, du moins dans les petites classes. Au lieu de cela, un plan de travail et des photocopies de la leçon. "Cela permet d'actualiser le contenu mais rend le suivi à la maison difficile", estime Nesrine Mourou. Avant de tempérer : "La démarche est très différente du système français, où les cours magistraux dominent, où les élèves ont un droit de parole restreint, où les leçons sont à apprendre par coeur et les consignes rigides." D'ailleurs, le programme de baccalauréat international offert dès la 3e (équivalent de la 9e au Canada) l'emballe. Axé sur les recherches, le travail d'équipe, les présentations orales, le leadership et l'autonomie, il devrait convenir à sa fille.

C'est cette démarche à la canadienne qui a plu d'emblée à Enora Delamare, 19 ans, aujourd'hui inscrite en criminologie à l'Université de Moncton. Elle s'est installée avec sa famille dans cette ville du Nouveau-Brunswick il y a quatre ans. Chez elle, en Bretagne, beaucoup de devoirs étaient à remettre le lendemain, contrairement à son école canadienne, où elle pouvait toujours s'adresser aux professeurs, même tôt le matin, en temps réel. De quoi atténuer l'anxiété... "Je dors beaucoup mieux au Canada qu'en France", sourit-elle.

Une pédagogie aux diverses saveurs

La recherche de cet équilibre entre pédagogie et bien-être de l'élève est au coeur de la mission de la plupart des écoles primaires et secondaires canadiennes. Elles privilégient le développement des talents, "et pas seulement la réussite académique", fait valoir la surintendante du Conseil des écoles catholiques du Centre-Est, Danielle Chatelain. Selon elle, la pédagogie peut d'ailleurs ici prendre "diverses saveurs". Dans ce conseil scolaire qui accueille plus de 26 000 jeunes francophones de la région d'Ottawa, on cherche "à personnaliser davantage le processus d'apprentissage et à s'adapter aux jeunes, selon leur culture, leurs origines, leurs intérêts et leurs capacités, explique-t-elle. Nous nous intéressons certes au "rendement" scolaire, mais notre travail de fond porte sur leur développement, pas sur le fait d'en faire de simples machines à produire des notes..." Autant dire que l'esprit critique, le sens de l'éthique, l'épanouissement et l'engagement des élèves sont à l'honneur.

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De fait, l'un des points forts des écoles canadiennes est d'encourager leur créativité, leur autonomie... et les sports d'équipe. Très populaire au Québec, le programme sportétudes continue d'ailleurs de créer des champions. Et dans cette province, on insiste sur l'utilité de passer deux années en Cégep (voir page 90) avant de s'inscrire à l'université.

Côté créativité, Enora Delamare a apprécié d'avoir plus de liberté pour, par exemple, concevoir une présentation orale sur une ville utopique qu'elle a pu imaginer à sa guise. Avant d'ajouter : "En France, on nous impose un thème et on doit s'y soumettre, qu'on l'aime ou pas. Ici, l'approche est davantage fondée sur notre personnalité." Une démarche qui permet aux étudiants de se découvrir et d'affirmer leur identité. D'ailleurs, les murs des écoles sont couverts d'affiches et de peintures des élèves. Les établissements scolaires canadiens ont aussi des équipes de sport au sein même de l'établissement. "En France, il faut s'entraîner dans un institut. C'est vraiment à part", ajoute Enora.

En math, des performances supérieures à la moyenne de l'OCDE

Le ressenti de Marie-Dominique Herbreteau, Perpignanaise installée en Nouvelle-Écosse il y a vingt ans, est assez similaire. Au lieu d'être constamment centrés sur les résultats scolaires, ses fils, aujourd'hui adultes, ont été exposés à de nouvelles méthodes, comme les concours d'éloquence, les foires scientifiques et même les échecs... "Ce n'est pas le cas en France. Et bien sûr, ils ont appris l'anglais...", se souvient-elle. Et d'apprécier aussi le soutien des professeurs. Bilan : le Canada décroche la deuxième place au classement international de l'OCDE dans les tests Pisa 2018 (Programme international pour le suivi des acquis des élèves). En mathématiques, en sciences et en compréhension de l'écrit, la performance des élèves canadiens de 15 ans et plus est supérieure à la moyenne de l'OCDE. A l'instar de la France, certes, mais celle-ci se classe au 18e rang.

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Au-delà des résultats à proprement parler, le système canadien favorise également l'épanouissement psychologique. Pour s'attaquer aux troubles d'apprentissage, aux addictions, à l'anxiété et aux problèmes familiaux, la plupart des écoles canadiennes disposent ainsi de travailleurs sociaux, de psychologues et parfois d'infirmières. Une initiative "géniale", selon Enora Delamare, d'autant plus que ces services sont gratuits. "Quand on va à l'école, nos problèmes ne disparaissent pas", argumente la jeune femme.

"C'est la force du système canadien, admet Nesrine Mourou. J'étais sceptique au début. J'avais du mal avec l'approche. Je ne comprenais pas l'idée de mettre l'accent sur ces fléaux de la société ou ces problématiques, parce que, culturellement, dans mon pays d'origine, c'est caché, on n'en parle pas." Elle se rend compte que les nouveaux arrivants ont tous leur bagage culturel et leurs attentes face à l'école au Canada. D'ailleurs, Yara lui semble déjà "épanouie" à l'école. "Nous avons effectué un changement à 360 degrés. Le rythme est très lent, certes, mais il prend en considération d'autres besoins de l'enfant", conclut-elle.