L'Express : comment appréciez-vous les deux systèmes d'éducation, français et canadien ?

Ugo Cavenaghi : Aucun des deux n'est adapté aux évolutions de la société ni à celles du marché du travail. Cela dit, sur les 79 pays du classement Pisa, le Canada est toujours dans le peloton de tête tandis que la France oscille entre le 20e et le 26e rang, selon les disciplines. Alors que l'Hexagone fonde encore sa pédagogie sur le savoir, le "par coeur" ­- qui n'apporte, d'ailleurs, que peu de stabilisation des connaissances -, au Collège Sainte-Anne nous avons adopté une tout autre approche. Bien différent de l'éducation à la française, le système provincial canadien met l'accent sur l'apprentissage concret.

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L'établissement que vous dirigez regroupe quatre écoles totalisant plus de 3 500 élèves âgés de 4 à 19 ans. Quel en est le projet éducatif ?

Il s'appuie sur de la pédagogie active, où les technologies de l'information et de la communication jouent un rôle clef dans les stratégies d'enseignement. Dès l'an prochain, nous ouvrirons une nouvelle école secondaire, dans un bâtiment entièrement repensé. Des blocs d'apprentissages multidisciplinaires viendront remplacer les classiques séquences par silo : maths, français, sciences, etc. En nous appuyant sur des recherches scientifiques, nous avons également fait évoluer le calendrier des cours et des vacances, et nous respectons le rythme biologique des élèves. Par ailleurs, pour faire en sorte qu'ils acquièrent toutes les compétences nécessaires, nous misons sur l'apprentissage des soft skills : la collaboration, le développement de l'esprit critique, la créativité, la communication... De même, nous mettons l'accent sur l'adaptabilité, l'engagement, la confiance, l'empathie... Il s'agit de faire éclore le potentiel de nos jeunes ­ et chacun en a un différent ­ pour qu'ils soient, demain, capables de répondre aux révolutions technologiques, à l'évolution des machines. D'ailleurs, les entreprises recherchent de plus en plus cette capacité à apprendre, à s'adapter, ainsi que ce savoir-être.

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Peut-on vraiment apprendre la créativité ?

Oui, la créativité, cela s'apprend­ - et nous l'enseignons ! Je suis ainsi membre fondateur de la Factry, l'École des sciences de la créativité, ouverte en 2016 à Montréal. Il existe des techniques, et notamment le design thinking, pour la développer et résoudre des problèmes. Les élèves les appliquent aux projets qu'ils doivent réaliser en équipe.

La pandémie a-t-elle fait évoluer votre approche ?

Pas vraiment, du fait que nos enseignants et nos élèves disposent depuis environ quinze ans d'une plateforme pédagogique à distance, qu'ils peuvent moduler et adapter à leurs besoins. Mais nous avons lancé cette année un laboratoire d'innovation et de recherche pédagogique, pour réfléchir à l'intégration d'outils basés sur l'intelligence artificielle (IA). Nous planchons actuellement sur un algorithme qui permettrait d'aider les profs de français à corriger les devoirs. Sachant que les enseignants passent de 20 à 25 % de leur temps en correction de copies et que cette tâche est peu prise en compte dans l'évaluation de leur travail, cela pourrait être une avancée majeure. De même, des applis pourraient mieux s'adapter au rythme d'apprentissage des élèves. Autant dire que l'école doit désormais oser l'IA. D'ailleurs, chez nous, le codage est intégré aux cours de maths et de sciences, dans le but principal de développer la logique des élèves.