Voilà encore quelques mois, nombre d'observateurs ne croyaient même plus à l'émergence de l'Université de l'Ontario français (UOF). Il est vrai que le parcours de cette université d'un nouveau genre s'est déroulé en zigzag : démarches pendant des dizaines d'années ; annonce de sa création ; recul du gouvernement ontarien en 2018 ; puis, enfin, une entente fédérale-provinciale décisive pour son financement (126 millions de dollars sur huit ans, soit 93 millions d'euros). Pandémie oblige, les permis d'étude ont ensuite tardé à arriver, mais aujourd'hui, c'est chose faite : ce projet s'est concrétisé en septembre 2021 !
Installée à Toronto, au bord de l'eau et entourée de gratte-ciel imposants, l'UOF s'écarte des modèles traditionnels. Les cours sont proposés en mode présentiel et virtuel en même temps. Et deux professeurs sont présents à toutes les séances de cours. "Cet établissement innove aussi par son existence même, jubile le recteur, Pierre Ouellette. Il n'y avait pas d'université de langue française à Toronto, la plus grande ville du pays, alors que la population francophone y est à la fois élevée et grandissante."
Deux-tiers d'étudiants étrangers
Dans les premiers temps, l'UOF a accueilli de façon virtuelle environ 90 étudiants, dont les deux tiers venaient de l'étranger. Une proportion surprenante puisque l'université n'avait lancé aucune campagne de recrutement à l'international. Certains d'entre eux, comme Gradora Molaire, une étudiante d'origine haïtienne de 24 ans, en ont appris l'existence en cliquant par hasard sur la page Instagram de l'université. "L'écho a été beaucoup plus grand à l'international qu'au niveau national, reconnaît Paulin Mulatris, vice-recteur aux études et à la recherche. Un travail de terrain doit être mené avec les milieux francophones ontariens et canadiens."
Car, en premier lieu, ce projet visait les jeunes Ontariens. Au fil des ans, les études et autres rapports de comités d'experts l'avaient démontré : les francophones du centre-sud-ouest de la province avaient, comparativement aux anglophones, "un accès extrêmement limité" aux programmes collégiaux et universitaires en français. Un bel euphémisme puisque les taux étaient compris entre... 0 et 3%. Pourtant, quelque 38% des francophones de la région habitent ce territoire qui englobe Toronto, London, Guelph et d'autres communes. Mais beaucoup fréquentent les universités anglophones réputées, qui offrent des programmes très variés.
Sensibilisation aux
Pour se démarquer, l'Université de l'Ontario français a donc lancé quatre pôles d'études, dont l'un est pratiquement unique en son genre. Le "pôle en cultures numériques" décortique en effet les enjeux liés à Internet et aux réseaux sociaux : la désinformation, les conséquences sur la vie privée, la cyberdépendance... Les enseignants cherchent avant tout à sensibiliser les jeunes et à leur faire comprendre "qu'un média n'est jamais neutre et que Facebook, par exemple, est piloté par un algorithme", comme le relève la responsable de ce programme, Hela Zahar. "Ici, on nous apprend à bien nous informer et à ne pas céder aux infox", confirme Gradora Molaire.
Pour s'imposer, l'UOF devra cependant convaincre les jeunes francophones de "la pertinence" de l'université et de ses programmes. "Cela va prendre des années, mais nous nous y attendons", estime Pierre Ouellette. "La création d'un nouveau programme en éducation dès septembre pourrait cependant changer la donne", indique Paulin Mulatris. Car, de fait, l'Ontario manque encore aujourd'hui d'enseignants francophones. Tout un symbole.
