Des garçons qui, au lendemain d'un atelier de philosophie sur les stéréotypes, décident de porter une robe à l'école : l'événement est survenu au Québec, terre pionnière du mouvement de la philosophie pour enfants. "Comme si on avait brisé des barrières...", raconte Mathieu Gagnon, professeur à l'Université de Sherbrooke, formateur et animateur de communautés de recherche philosophique. Depuis trente ans, dans la Belle Province, diverses expérimentations cherchent à développer chez l'enfant la capacité d'une pensée critique, créative et bienveillante, à travers le dialogue et la philosophie.

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Le principe ? "Un atelier typique au Québec part en général d'une histoire philosophique écrite pour les enfants, même si, aujourd'hui, une pièce de théâtre, une oeuvre d'art, une vidéo... peuvent aussi servir de point de départ", explique Mathieu Gagnon, qui s'inspire de la méthode élaborée à la fin des années 1960 par le philosophe et pédagogue américain Matthew Lipman, père de la philosophie pour enfants. "L'idée est de partir de l'intérêt de l'élève et non de celui de l'enseignant", précise le professeur. Les jeunes formulent leurs interrogations puis, après une éventuelle définition des termes, choisissent une question. Et la discussion s'engage... Le rôle de l'animateur : susciter la réflexion et mettre les participants au défi du "penser ensemble", dans un processus de co-élaboration.

Une meilleure adaptation des enfants

"L'ambition n'est pas de les amener à penser d'une certaine façon, mais de mettre les propositions des élèves à l'épreuve pour qu'ils puissent y réfléchir", développe Mathieu Gagnon. Les thématiques sont nombreuses : amitié, respect, amour, courage, justice... Et les bienfaits aussi, selon Mathieu Gagnon. "Nous remarquons des retombées au niveau du vivre-ensemble, une propension à accepter la diversité des points de vue, à dialoguer de manière pacifique, dit-il. Outre le développement de la pensée critique, des effets sont également observés dans le rapport à l'école, notamment chez des élèves en difficulté, car il n'y a pas de bonne réponse et on n'est pas dans la performance." Cette démarche a aussi un impact sur l'adaptation psychosociale des enfants. "Plusieurs études montrent une diminution de l'anxiété chez les élèves ainsi qu'un engagement social plus marqué", assure ce spécialiste.

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De quoi généraliser des ateliers non seulement au sein des écoles primaires et secondaires, à partir de 6 ans -­ en espérant que la philosophie pour enfants fasse un jour partie intégrante du programme ­-, mais aussi dans des bibliothèques municipales, voire dans les centres de réadaptation de la jeunesse. L'approche est-elle transposable ailleurs ? Les réflexions abondent, menées par des experts et des associations sur les applications potentielles, du milieu carcéral aux maisons de retraite.

Les associations spécialisées

Un éventail d'organismes et d'associations travaillent à la promotion et la mise en oeuvre de la philosophie pour enfants au Québec. Un exemple : l'Association québécoise de philosophie pour enfants (AQPE) cherche à faire connaître la communauté de recherche philosophique auprès des écoles, des enseignants et des entreprises. Autre acteur, soutenu, lui, par l'Unesco : Seve Formation Canada, établi par la Fondation Seve [NDLR : pour Savoir être et vivre ensemble], elle-même cofondée par le philosophe français Frédéric Lenoir, propose notamment des ateliers de pratique du dialogue philosophique et de l'art de l'attention.