Un colosse de béton flanqué de deux grues jaunes se dresse face à l'océan. Aucun doute, la vue sera imprenable dans les futurs bureaux de la Caisse des dépôts du Sénégal. Tant pis si cet immeuble posé sur la corniche de Dakar, dont seule la carcasse grise est visible pour l'instant, se trouve à deux pas du domaine public maritime, "inaliénable".

Encore un bâtiment sur le front de mer, construit avec l'autorisation du gouvernement, par arrêté ministériel du 1er mars 2019. Combien de sable aura-t-il fallu pour élever ce géant de ciment d'une vingtaine d'étages ? Et cet édifice tiendra-t-il longtemps face aux assauts des flots ? A elle seule, cette tour symbolise tous les paradoxes du drame qui frappe les côtes du littoral atlantique africain, où la mer avance de 1 à 5 mètres par an en moyenne, et où le sable disparaît à vue d'oeil, double victime de l'érosion et d'une extraction à grande échelle à destination de l'industrie du bâtiment.

LIRE AUSSI : COP27 : "Pour les pays du Nord, le robinet des financements n'est pas si facile à ouvrir"

Elle illustre le défi auquel les Etats côtiers sont confrontés pour repenser leur modèle de développement face aux effets du changement climatique, un thème au coeur de la COP 27 qui se tient en Egypte jusqu'au 18 novembre. "L'Afrique verra sa population doubler d'ici à 2050, rappelle Arnaud Vander Velpen, expert au Programme des Nations unies pour l'environnement/GRID (Genève). Inévitablement, cela va accélérer l'exode rural vers les villes et les zones côtières, et donc l'urbanisation effrénée. La demande en sable - l'un des principaux composants du béton - va donc exploser." Or, cette bétonisation accentue l'érosion naturelle. Un cycle infernal aux conséquences catastrophiques.

"Nous, Sénégalais, qui avons un lien si fort avec la mer, assistons à la disparition progressive de nos plages", se désole, face au rivage de la presqu'île de Dakar, le président de la Plateforme pour l'environnement et la réappropriation du littoral, Moctar Ba. Les dégâts sont déjà là, le long des 700 kilomètres de côtes du "pays de la teranga" ("hospitalité" en wolof, la langue principale). Au sud de la capitale, sur la Petite Côte, destination touristique jadis courue pour ses grandes étendues sablonneuses bordées de cocotiers, des hôteliers ont vu leurs plages se rétrécir comme peau de chagrin, jusqu'à mettre la clef sous porte.

Une vie en sursis

A Saint-Louis, au nord, la préoccupation est devenue existentielle sur la Langue de Barbarie, cette étroite bande de sable qui sépare la mer du fleuve et de l'île de Saint-Louis. "Avec le relèvement du niveau de la mer et l'intensification des épisodes de houle, ce cordon s'est fragilisé, parce qu'il est composé de sable, un sédiment meuble et donc très sensible à l'érosion, explique le professeur Boubou Aldiouma Sy, géomorphologue à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis. Le trait de côte a reculé à toute vitesse."

LIRE AUSSI : COP27 en Egypte : les enjeux qui seront au coeur des négociations

Des milliers d'habitants vivent ici, en sursis. Plus d'une fois, ils ont vu la houle se déchaîner à leurs portes. "Vous voyez les trois murs là-bas ? C'était notre maison. Elle s'est effondrée un jour de gros temps, il y a quelques années", montre Pa Wade, pêcheur du quartier de Guet Ndar, comme son père et son grand-père. Le cauchemar a commencé un soir vers 19 heures, après la prière. "On a vu des vagues de 3-4 mètres, l'étage a été touché en premier, après l'eau s'est infiltrée, se souvient ce père de famille de 37 ans. Les pirogues qui étaient sur la plage sont venues cogner sur les façades. On a pris quelques affaires avant que tout s'écroule."

Dans le quartier de Guet Ndar, à Saint-Louis (Sénégal), les filets de pêche côtoient les ruines des maisons détruites par la houle, sur une côte où la mer avance vite.

Dans le quartier de Guet Ndar, à Saint-Louis (Sénégal), les filets de pêche côtoient les ruines des maisons détruites par la houle, sur une côte où la mer avance vite.

© / L'Express

En 2017 et 2018, deux années de forte tempête, une centaine de maisons ont subi le même sort. Deux écoles sont tombées, éventrées par le raz de marée. A Guet Ndar, les filets de pêche côtoient ces ruines de parpaings, entre lesquelles les gamins et les chèvres se faufilent. Près de 3 000 riverains ont déjà été relogés dans des camps de fortune, à 8 kilomètres de là, en attendant mieux. Dans les prochaines années, les familles vivant en première ligne face à la mer seront priées de déguerpir pour laisser une bande de 20 mètres derrière le point de marée le plus haut. "Une équipe de la mairie a visité les maisons et a mis ces marques rouges sur les murs. Cela veut dire qu'on devra déménager un jour", raconte Baye Diop, un autre pêcheur.

Des pêcheurs réparent leur matériel dans le quartier de Guet Ndar, à Saint-Louis (Sénégal)

Des pêcheurs réparent leur matériel dans le quartier de Guet Ndar, à Saint-Louis (Sénégal)

© / L'Express

Les autorités se gardent bien de préciser quand le couperet tombera pour ces quelque 10 000 personnes, mais un nouvel ouvrage pourrait retarder l'échéance. Une digue d'énormes rocs de basalte vient d'être achevée sur une longueur de 2 kilomètres devant ces maisons. A l'initiative de ce projet, l'Etat du Sénégal, financé par l'Agence française de développement à hauteur de 16 millions d'euros. "Il s'agit d'une solution d'urgence, précise d'emblée Pape Aldiouma Cissé, coordonnateur du projet de lutte contre l'érosion côtière à l'agence de développement municipal de Saint-Louis. Entre-temps, nous travaillons sur un projet durable avec la Banque mondiale."

Marchands de sable

Reste à savoir lequel. A Saly, sur la Petite Côte, l'espoir des hôteliers renaît depuis la pose, en 2019, d'installations en dur : une dizaine de brise-lames parallèles à la plage, au large, pour casser la force de la houle, et plusieurs "épis", perpendiculaires au rivage, qui jouent le rôle de barrière retenant une partie des sédiments en transit. A ces ouvrages s'est ajouté un rechargement de la plage avec du sable extrait en mer. L'opération a permis, il est vrai, de récupérer plusieurs mètres de bord de mer, mais elle n'est pas réplicable partout. "Un tel dispositif ne marcherait pas à Saint-Louis, plus exposé aux courants : près de 1 million de mètres cubes de sable y dérive chaque année, tranche Rafael Almar, chercheur à l'Institut (français) de recherche pour le développement. A Saint-Louis, des brise-lames seraient rapidement ensevelis." Le rechargement de la plage est en revanche envisagé. Mais combien de fois faudra-t-il y recourir ? Et où ira-t-on chercher ce sable que tout le monde s'arrache ?

LIRE AUSSI : "Greenwashing généralisé", "processus inutile"... La COP27 épinglée par les activistes

La question est d'autant plus pressante que le retour du sable sur certaines plages pourrait bien appâter les pilleurs qui sévissent un peu partout sur le littoral atlantique africain, du Maroc au Bénin en passant par le Sénégal. Dans la plupart de ces pays, l'extraction de sable marin est pourtant interdite depuis plusieurs années, mais des mafias ont mis la main sur ce juteux marché noir. Certaines bénéficieraient même de la complicité de hauts fonctionnaires locaux. En 2021, une étude de l'organisation Enact, qui enquête sur la criminalité transnationale en Afrique, a révélé qu'au Maroc "des camions mobilisés pour transporter le sable vers des sites de construction sont soupçonnés d'appartenir à des parlementaires et des politiciens". D'après les estimations, jusqu'à 50 % du sable employé y est exploité illégalement, précise ce rapport.

"Le problème ne fera que s'aggraver"

Le trafic semble moins industrialisé au Sénégal, mais le ballet des charretiers, qui remplissent leurs remorques de sable, y est bien connu. Et les précieux granulés atterrissent également chez des fournisseurs du BTP. Là non plus, la demande n'est pas près de faiblir, une gigantesque ville nouvelle, Diamniadio, censée soulager la pression foncière sur la capitale, étant en pleine construction aux portes de Dakar.

LIRE AUSSI : COP27 : l'Afrique doit-elle tout miser sur l'exploitation du gaz ?

"Le problème ne fera que s'aggraver, alerte Arnaud Vander Velpen, du Programme des Nations unies pour l'environnement. La plupart des infrastructures dont les pays en développement ont besoin ne sont pas encore construites. C'est pourquoi nous avons engagé un dialogue avec les acteurs de l'industrie minière pour les inciter à produire différemment afin de réduire la production de déchets en coproduisant du sable de construction, qu'il faudrait bien sûr décontaminer. Cette discussion prendra du temps, mais c'est une piste sérieuse."

A Dakar, Moctar Ba, qui se bat pour préserver le littoral sénégalais, en propose une autre : "Arrêtons de bétonner la côte et revenons à nos matériaux traditionnels, comme la terre, plus adaptée à notre climat." Pour montrer l'exemple, il construit sa propre maison en terre, un palais ocre de l'autre côté de la route de la Corniche, qui nargue ses voisins de verre et d'acier.