Refroidir la planète grâce à la technologie, sans connaître véritablement les effets secondaires possibles. Vue d'Europe, où le principe de précaution tend à guider les choix collectifs, l'idée paraît saugrenue. Aux États-Unis, en revanche, elle fait son chemin dans la tête des décideurs et des intellectuels. En octobre dernier, le gouvernement américain a annoncé le financement d'un programme sur cinq ans destiné à évaluer l'impact - et le coût - d'interventions humaines pouvant avoir un effet rapide sur le climat. "Le temps de la géo-ingénierie est arrivé", prévient un article récent publié dans la très sérieuse revue Foreign Affairs.

Pour son auteur Robert E. Litan, ancien directeur des études économiques du think tank Brooking institution, l'heure n'est plus aux demi-mesures. Le monde subit les effets délétères du changement climatique bien plus tôt que prévu. Il faut donc se pencher sérieusement sur les techniques dites de "gestion du rayonnement solaire" (SRM). Et notamment sur celle visant à répandre dans l'atmosphère de grandes quantités de particules capables de renvoyer vers l'espace une partie de la chaleur que la Terre reçoit.

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Cette piste reste très controversée, expliquaient récemment plusieurs scientifiques à L'Express. Certes, les éruptions volcaniques passées nous montrent que l'on peut certainement abaisser la température de cette manière. Cependant, la méthode présente au moins deux inconvénients majeurs. Tout d'abord, il semble impossible de contrôler parfaitement la trajectoire des particules et donc de les cantonner à des zones ciblées. Certaines régions profiteraient sûrement d'un rafraîchissement agréable. D'autres, à l'inverse, pourraient voir le rendement de leurs récoltes se dégrader. Par ailleurs, L'existence d'un tel outil saperait les efforts destinés à réduire nos émissions de gaz à effet de serre. La SRM a donc tout d'une bombe à retardement.

Les Etats-Unis, pionniers de la géo-ingénierie solaire

Malgré tout, son émergence dans le débat public ne surprend pas Ina Möller, politologue et maître de conférences à l'université de Wageningue aux Pays-Bas. Pour cette spécialiste de la géopolitique du climat, les États-Unis défendent depuis longtemps la recherche en géo-ingénierie solaire. "Il y a des décennies, lorsque le changement climatique a été reconnu pour la première fois comme un problème de société, la Maison-Blanche a publié un rapport dans lequel elle recommandait l'exploration de solutions compensatoires pour faire face à la hausse des températures, y compris la propagation de particules réfléchissantes sur les océans ou la formation artificielle de nuages. Dans les années 1980 et 1990, des publications de l'Académie des sciences américaine soutenaient que se concentrer sur la réduction des émissions de CO2 mettrait en danger l'économie et que la géo-ingénierie ou l'adaptation au changement climatique constituaient des réponses plus appropriées".

Ainsi, d'une certaine manière, la géo-ingénierie solaire a toujours fait partie du paysage outre Atlantique. Simplement, le contexte international lui est davantage favorable aujourd'hui : nos émissions de CO2 restent orientées à la hausse ; les techniques de captation et d'enfouissement de carbone tardent à se mettre en place et certains élus américains craignent que d'autres pays - comme la Chine - ne se lancent dans ce type de programme. Or ils n'ont pas l'intention de leur laisser le contrôle du thermostat mondial.

"Si les États-Unis valident le principe de la géo-ingénierie solaire, je suppose qu'ils veulent aussi être en première ligne pour décider de sa mise en oeuvre ", confirme Ina Möller. Doit-on y voir une nouvelle facette de l'impérialisme américain ? En théorie, ni les États-Unis ni l'Union européenne ne peuvent légitimement faire avancer ou bloquer la géo-ingénierie solaire sur l'agenda international sans le soutien des pays en développement, qui sont aujourd'hui les plus vulnérables face à la montée des températures.

Mais rien ne les empêche de développer cette technologie dans leur coin et de s'en servir plus tard. "Étant donné les profondes différences entre les États-Unis, la Russie et la Chine sur un large éventail de questions, et pas seulement sur le climat, il est extrêmement peu probable qu'une forme d'effort international soit décidée à temps pour éviter des dommages beaucoup plus importants liés au réchauffement. En conséquence, je pense que la meilleure option pour les États-Unis est de poursuivre l'idée en coopération avec d'autres pays visant le même objectif. Ce groupe pourrait inclure de nombreux pays en développement durement touchés par des phénomènes météorologiques extrêmes, comme le Pakistan", analyse Robert E. Litan.

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Mais pour Ina Möller, peu importe le nombre de pays impliqués. Les conflits paraissent inévitables . "Même si une forme de coopération émergeait, la maîtrise de cette technologie représenterait un tel enjeu pour les États qu'il serait difficile de maintenir un processus décisionnel équitable. À moins de convenir de règles claires (par exemple, un vote par pays) les nations les plus puissantes finiraient par imposer leur point de vue. D'autres intérêts, publics et privés, pourraient aussi jouer un rôle clé dans le déploiement de la géo-ingénierie solaire. Nous l'avons vu lors de la crise de Covid : les choix ne reposent jamais entièrement sur les connaissances scientifiques. Les médias, les électeurs et les lobbies influencent les décisions".

Un retour en arrière difficile

La politologue pointe du doigt un autre problème. Avec la géo-ingénierie solaire, nous pourrions ne pas mesurer d'effets indésirables avant plusieurs années, et d'ici là, devenir accros à cette technologie. "Si cette méthode s'avère efficace à grande échelle, certains pays pourraient utiliser cette excuse pour réduire la pression sur la réduction des émissions et favoriser la croissance économique. Nous deviendrions alors de plus en plus dépendants des injections de particules réfléchissantes pour maintenir l'activité et une température globale stable", précise l'experte.

Même en cas d'apparition d'effets secondaires importants, nous ne pourrions pas stopper la machine car cela conduirait vraisemblablement à un choc violent de température ! "Cela signifie que nous serions très vulnérables à des événements imprévus comme les guerres ou d'autres catastrophes pouvant empêcher l'injection continue de particules. Et ceux qui possèdent la technologie pour maintenir le système détiendraient un pouvoir politique immense", avertit Ina Möller. Tout le contraire d'un monde apaisé.

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Robert E. Litan tempère : "Oui, la géo-ingénierie comporte de multiples risques : des effets météorologiques locaux non voulus, une acidification supplémentaire de l'océan... Des effets indésirables encore inconnus pourraient même se manifester. Cependant, nous pouvons avancer sur cette voie avec précaution. Des recherches futures pourraient également nous permettre de découvrir des particules ayant moins d'impact sur l'environnement. A l'heure actuelle, les effets secondaires potentiels me semblent plus faibles que les coûts énormes et croissants liés au changement climatique".

Essayant d'anticiper le futur, l'économiste évoque un scénario dans lequel l'Europe ne bloque pas la SRM et finit même par se rallier à la cause. De son côté, la Chine ne coopérerait pas mais ses dirigeants fermeraient les yeux, laissant à d'autres nations le soin de refroidir la planète. "La seule grande puissance dissidente serait probablement la Russie, qui compte sur le changement climatique pour dégeler la Sibérie, étendre les terres arables et faire fondre davantage l'Arctique, offrant ainsi davantage d'opportunités pour l'exploration pétrolière", entrevoit Robert E. Litan. La Russie d'un côté, le monde occidental de l'autre. Une configuration hélas bien connue : elle permettrait peut-être d'abaisser la température du globe d'un degré ou deux mais finirait tôt ou tard par provoquer de nouvelles tensions. Les experts en géopolitique ne sont pas près de chômer.