"Les femmes et les enfants d'abord !" Sur le pont du Titanic sur le point de couler, la légende veut que, au milieu des voyageurs qui se ruaient sur les canots de sauvetage dans un brouhaha extraordinaire, les huit musiciens de l'orchestre aient continué de jouer. Tel est le théâtre des Conférences des parties (COP) qui, depuis 1995, réunissent les dirigeants de 197 pays et leurs délégations, sous l'oeil de nombreux observateurs. Tout autour d'eux, les indicateurs virent au rouge vif et rien ne semble freiner la course folle du réchauffement climatique, mais, en dépit des vents contraires, le spectacle doit continuer. Encore une fois, la COP27, qui doit s'achever ce samedi 19 novembre à Charm el-Cheikh, en Egypte, ne devrait pas, sauf surprise de dernière minute, être à la hauteur des attentes. Des mesures seront annoncées certes, mais est-ce suffisant pour assurer la survie de l'humanité et de toute forme de vie sur Terre ? Car l'enjeu est bien là.
Revient alors ce refrain, lancinant : faut-il en finir avec les COP ? Près de trente ans de négociations, de discussions, d'atermoiements, pour quels résultats ? L'objectif d'un réchauffement de 2°C n'est déjà plus "un scénario crédible", a alerté le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres. Pis, dans son évaluation annuelle, les Nations unies estiment que les engagements pris par les Etats aboutiraient à "66% de chances de limiter le réchauffement à environ 2,6°C à la fin du siècle". Car il faudrait que nos émissions de gaz à effet de serre diminuent de 30% d'ici 2030 pour tenir l'objectif des 2°C. Actuellement, celles-ci continuent pourtant d'augmenter chaque année à un rythme soutenu. En 2021, la concentration de CO2 dans l'atmosphère a même atteint un nouveau record... Cette même année, la COP26 s'achevait par les larmes et les excuses de son président, Alok Sharma, alors qu'il présentait un Pacte de Glasgow décevant après deux semaines de négociation.
Face à l'enjeu, les COP semblent rarement à la hauteur. "Tout ça pour ça", soupire-t-on dans ses arcanes. Même la jeune militante Greta Thunberg ne s'est pas rendue en Egypte en ce mois de novembre, dénonçant "une opportunité pour les dirigeants [...] d'obtenir de l'attention pour toutes sortes de greenwashings ou d'opérations de communication pour prétendre agir contre la crise climatique". Tout avait pourtant bien commencé. En 1997, lors de la COP3 à Kyoto, au Japon, les pays développés signent un premier accord climatique encourageant : ils s'engagent à réduire de 5% leurs émissions de gaz à effet de serre en 2008-2012 par rapport à 1990. Une faible avancée, certes, d'autant que les Etats-Unis ne l'ont jamais ratifié, mais qui avait le mérite de lancer le processus.
Et après ? Un néant - ou presque - de près d'une décennie où les échecs succèdent aux désillusions. En 2009, la COP15 de Copenhague reconnaît la nécessité de limiter la hausse des températures à 2°C au-dessus du niveau préindustriel, mais elle ne concrétise aucun engagement précis. Une victoire en demi-teinte ou un semi-échec, c'est selon. Il faudra attendre 2015 et la COP21 pour aboutir à l'accord de Paris, le premier traité engageant l'ensemble des Etats à réduire les émissions de CO2. Objectif : limiter le réchauffement à 2°C, et si possible 1,5°C. Voilà les négociations climatiques sur de bons rails, tout est désormais possible. Du moins le croit-on. A la suite d'un accord arraché après cinq années d'âpres négociations, le vide est de retour. Le "rulebook" [NDLR : le guide d'application de l'accord de Paris] ne sera adopté... qu'en 2021 à Glasgow. Et non sans efforts. D'où l'impression que, de COP en COP, les mêmes sujets reviennent sur la table, engrangeant succès millimétriques sur avancées mineures.
Engagements non tenus et lobbying
Et si nous avions trop d'attentes par rapport aux COP ? Ces "grands-messes" pour le climat existent pour donner un cap à l'humanité. Un objectif à atteindre. Des "machins" en tout genre se créent : des "protocoles", des "fonds", des "chemins", des "initiatives"... Mais in fine, ce sont toujours les Etats qui ont la charge d'appliquer les accords. Si les Etats-Unis ont adopté récemment le plus grand plan jamais engagé pour le climat, le pays n'est toujours pas en mesure d'atteindre ses objectifs de réduction de 50 à 52% de ses émissions pour 2030. L'Union européenne, elle, s'est engagée à réduire ses émissions de 55% à l'horizon 2030. Oui mais voilà, les institutions européennes sont là encore tributaires des législations nationales. Dans la loi française, par exemple, cet engagement a été ramené à 40%. Et le patron de l'ONU de dénoncer en amont de la COP27, dans un langage peu diplomatique, les "engagements pitoyables" des Etats en matière climatique.
Un autre exemple de l'intérêt limité de la COP27 nous est venu de Bali, où se tenait le G20. Dans leur déclaration finale, les 20 plus grandes économies mondiales - qui représentent 80 % des émissions mondiales - ont convenu, le 16 novembre, de poursuivre leurs efforts pour limiter la hausse de la température mondiale à 1,5°C, notamment en accélérant la réduction progressive de l'utilisation du charbon, énergie la plus polluante. Cela est venu rappeler, si besoin en était, que ce sont les chefs d'Etat les plus puissants qui décident de l'orientation, et non les délégations des 197 pays réunis à Charm el-Cheikh. Ces dernières ne sont pas aidées par le processus de décision dans ces sommets climatiques, où l'accord ne se fait qu'au consensus de toutes les parties. Elles sont également sursollicitées pendant deux semaines par des lobbies en tout genre, y compris ceux des énergies fossiles. Un phénomène en expansion, COP après COP.
Le fait, par exemple, que Coca Cola soit sponsor officiel de la COP27 a été abondamment dénoncé, et certains accusent des entreprises polluantes de profiter de ces événements pour faire du "greenwashing" et améliorer leur image. Cela contribue à brouiller le message et à décrédibiliser les COP. Selon l'ONG Global Witness, 636 lobbyistes des énergies fossiles, affiliés à certains des plus gros géants pollueurs du pétrole et du gaz, se sont inscrits pour les discussions climatiques à la COP27. Cela représente une augmentation de plus de 25 % par rapport à la COP26 qui s'est tenue à Glasgow il y a un an. Certains pays, comme l'Iran ou le Koweït, ont même profité de la tribune offerte par la COP27 pour vanter les énergies fossiles, en mettant en avant les "faibles émissions" du gaz ou des solutions technologiques pour capturer le CO2.
Tout n'est pourtant pas à jeter d'un seul bloc. On ne brûle pas l'ONU parce qu'il y a encore des guerres dans le monde. Les COP sont là pour fournir un cadre de négociation, mais leur efficacité dépend de la volonté de leurs participants qui ne sont pas tenus d'appliquer ces accords. C'est le mérite et la limite des COP. Il s'agit d'un lieu où nous devons apprendre à marcher dans le même sens, dans une chorégraphie léchée, dans le but de préserver un monde vivable. Le défi est immense, mais il n'est pas - encore - trop tard. Chaque minute compte.
