Faut-il encore se battre pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C ? En 2015, lors de la COP21, les Etats signataires de l'accord de Paris s'étaient alignés sur une notion clé : maintenir le réchauffement global nettement "en dessous de 2 °C" par rapport à l'ère préindustrielle et "poursuivre les efforts" pour le limiter à 1,5 °C. Ils fixaient ainsi le mètre étalon de l'ambition climatique lors des négociations internationales. Depuis pourtant, cette notion a constamment été remise en cause lors des grands sommets climatiques.
Et sept ans après l'accord de Paris, la COP27 n'a pas fait exception. "Ce n'était pas une surprise, certains pays ont freiné les discussions pour faire du 1,5°C un élément central des négociations", souligne Lola Vallejo, directrice du programme climat de l'Institut du développement durable et des relations internationales.
Car pour maintenir le réchauffement sous cette limite, il faudrait limiter drastiquement les émissions de chaque pays, dans le but de respecter le budget carbone dont nous disposons. Ainsi, alors que 2 495 milliards de tonnes de CO2 ont été relâchées dans l'atmosphère depuis 1850, il faudrait désormais ne pas en rejeter plus de 380 milliards. Au rythme actuel des émissions, cela nous laisse neuf ans avant de devoir neutraliser l'impact CO2 en termes d'émissions nettes. Cela, seulement, pourrait nous permettre d'obtenir 50% de chance de contenir à 1,5°C le réchauffement. "La Chine ou l'Inde voient donc cette limite comme un obstacle à leur développement, tout comme l'Arabie saoudite dont le modèle repose essentiellement sur les énergies fossiles. Et à l'heure de la crise énergétique mondiale et la relance des énergies fossiles comme le charbon, cela n'a fait qu'exacerber ces positions", ajoute Lola Vallejo.
Un objectif réaffirmé
Finalement, et comme souvent, c'est au terme d'une âpre discussion que l'objectif de l'accord de Paris a bien eu sa place dans le texte final, notamment grâce aux discussions menées lors du G20 de Bali. Mais ces nouvelles argumentations pour réduire l'ambition climatique montrent combien cette limite est fragile. "Installer cet objectif dans les négociations nous a pris beaucoup de temps, on en vient à peine à évoquer ses implications et pourtant il est déjà remis en cause", se désole Lola Vallejo. La spécialiste évoque notamment un texte signé par un groupe d'activistes prônant la désobéissance civile : Scientists Rebellion. Plus de 1 000 scientifiques estiment désormais qu'il faut "dire la vérité". "Continuer d'affirmer publiquement qu'il est toujours possible de limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C n'est plus acceptable" jugent-ils, arguant qu'il n'y a "pas de voie crédible vers un réchauffement limité" à ce niveau. Un peu plus tard, c'est la "Une" de l'influent hebdomadaire britannique The Economist qui enfonçait le clou en titrant "Dites au revoir à 1,5°C".
"Bien sûr que c'est peu plausible, on voit bien que les moyens actuels ne sont pas à la hauteur pour respecter cette limite, mais je ne pense pas qu'abandonner cet objectif soit mobilisateur", récrimine cette spécialiste des négociations climatiques. Refusant de céder au désarroi, la majorité des négociateurs et scientifiques continuent aujourd'hui de plaider pour que les politiques des Etats soient alignées sur l'objectif de l'accord de Paris. "Abandonner cet objectif des 1,5°C pourrait ouvrir la porte à un abandon de toute politique de transformation considérant que c'est foutu. Or chaque dixième de degré compte", martèle Anne Bringault coordinatrice des programmes du réseau Action climat.
Le chiffre lui-même n'est pas anodin. Il avait été porté en 2009 notamment par l'alliance des petits Etats insulaires qui, menacés par la hausse du niveau des océans, craignent de voir leur intégrité territoriale diminuer, voire disparaître. Mais outre une forte montée du niveau des océans, les risques engendrés par une telle hausse de la température de la planète sont nombreux. Perte de glace aux pôles, destruction de certains écosystèmes marins et terrestres, et risques pour la santé et le bien-être des populations humaines sont dépendants de notre capacité à contenir le réchauffement. "Entre 1,5 et 2°C, il y a 55 millions de personnes en plus qui vont souffrir de la faim en Afrique", souligne Anne Bringault.
Joindre l'acte à la parole
Pour le moment les Etats peinent à joindre les actes à la parole. Car si les parties reconnaissent l'importance de se maintenir à un réchauffement de 1,5°C, elles ne précisent pas les moyens concrets pour y parvenir, à savoir la sortie des énergies fossiles. "Il y a eu un blocage lors des discussions, alors qu'il faudrait réduire très rapidement le charbon, le pétrole et le gaz. Or, ces deux derniers ne sont pas du tout évoqués dans le texte", relate Anne Bringault. Selon les observateurs de cette COP, certains pays, comme la Russie et l'Arabie saoudite, ont fortement fait pression pour que ces termes ne figurent pas dans la déclaration finale. Un signal qui fait craindre des difficultés à venir lors des prochains rendez-vous. "Quand on sait que la prochaine COP a lieu à Dubaï, on peut être assez inquiet des avancées possibles à la COP28".
Pour le moment, les engagements des pays signataires sont insuffisants, et ne permettraient même pas de contenir l'élévation de la température à 2°C par rapport à l'ère préindustrielle. Au rythme actuel, le monde devrait se réchauffer de 2,8°C en 2100. Pis, alors que le texte signé l'année dernière à la COP26 de Glasgow devait permettre de relever régulièrement le niveau des engagements climatiques des Etats, l'accord de Charm el-Cheikh pourrait les avoir fragilisés. "Cette COP a affaibli les obligations pour les pays de présenter des engagements nouveaux et plus ambitieux", a regretté Laurence Tubiana, architecte de l'accord de Paris de 2015.
