Beaucoup de chemin reste à faire pour permettre au grand public, aux élus et aux pouvoirs publics de mieux cerner l'islamisme. C'est tout le sens de l'entreprise d'Amélie Chelly, sociologue, spécialiste de l'Iran et politologue du monde musulman contemporain, qui vient de publier un remarquable Dictionnaire des islamismes (Cerf). Entre les Frères Musulmans et les tenants du salafisme wahhabite vivant en rupture avec la société, de fortes différences s'observent, mais les premiers ne sont pas "moins" salafistes que les seconds du point de vue de la filiation spirituelle.

L'Express : Votre dictionnaire traite des islamismes, et non de l'islamisme au singulier. Avons-nous une vision trop réductrice du phénomène ?

Amélie Chelly : L'islamisme est une idéologisation de l'islam, et sa sphère est extrêmement hétérogène. D'un islamisme à l'autre, l'ennemi n'est pas forcément le même, ce qui explique les détestations intrinsèques à l'intérieur de cette sphère. Pour les Frères musulmans [confrérie créée en 1928 en Egypte par Hassan el Bana], qui sont la matrice de groupes djihadistes comme Al Qaida, l'ennemi est le juif et le croisé. Tandis que Daesh, enfant d'Al Qaida en Irak au départ, s'est justement distingué du courant de Ben Laden en plaçant l'ennemi chiite au premier plan.

Daesh qui lance aussi des attaques terroristes contre les Talibans...

Les Talibans incarnent un islamisme très particulier, à la jonction de l'islamisme international tel qu'on a pu l'observer à partir de la deuxième moitié du XXe siècle et un autre, coutumier et local, dit pashtounwali.

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C'est un mix entre des aspirations internationalistes d'une part et les codes d'honneur et culturel de l'islam local, d'autre part. La question du juif n'est pas aussi centrale chez eux que chez Al Qaida, par exemple.

Les salafistes concentrent les craintes des sociétés européennes, mais vous expliquez que les Frères Musulmans poursuivent en réalité le même projet de subversion de nos valeurs.

Les deux courants vouent une détestation profonde au modèle occidental, mais la doctrine des Frères Musulmans - l'ikhwanisme - prône une fausse composition avec lui pour le détruire de l'intérieur. C'est un projet à long terme, qui prévoit l'utilisation des règles du jeu démocratiques dans un but subversif. Quand Mohammed Morsi a été élu président de l'Egypte en juin 2012, avant d'être renversé l'année suivante, il a déclaré : "Le Coran est notre constitution", qui est l'un des slogans phares de la confrérie.

Les salafistes, eux, seraient davantage "hors du temps" ?

Ou dans le court-termisme, du point de vue de l'attitude : ils professent le repli communautaire absolu et le rejet du système sociopolitique en place. Soit ils s'établissent dans un pays musulman (la hijra), soit ils s'organisent pour vivre entre eux. Mais il n'y a pas forcément incompatibilité entre l'affiliation aux Frères musulmans et le salafisme non frériste : l'exemple d'Olivier Corel, l'émir blanc, est très parlant. A la fin des années 80, ce Syrien lié à la confrérie naturalisé français baptisé "l'émir blanc" par la presse fonde une communauté salafiste à Artigat, un petit village de l'Ariège. Il attire une dizaine de familles. De ce creuset sortira l'une des plus importantes filières djihadiste en France. En définitive, les frères musulmans sont une sorte de salafistes révolutionnaires long-termistes, tandis que ceux qu'on a coutume d'appeler "salafistes" tout court, s'en remettent plus à la rupture immédiate et placent l'anathème au centre de leurs aspirations.

C'est-à-dire ?

L'idéologie des Frères est née en réaction à la disparition de l'empire Ottoman, en 1922, qui a été vécue par beaucoup de musulmans comme une humiliation infligée par les puissances occidentales. Dès son origine, la confrérie avait pour objectif de reconstituer le califat, en confrontation totale avec l'Occident. Quand on cite les salafistes, on pense aussi au modèle religieux saoudien, qui constitue un autre pôle idéologique, né dans la perspective d' "assainir" différemment la communauté islamique. Le salafisme wahhabite, de son côté, résulte d'un échange de bons procédés entre la tribu des Saoud qui voulait accéder au pouvoir et le religieux Mohammed Ben Abdel Wahhab, au XVIIIe siècle. Ce prédicateur voulait nettoyer la péninsule arabique du chiisme, des islams hétérodoxes et de toutes les autres composantes qui ne renvoyaient pas aux temps bénis des "pieux prédécesseurs" (salafs).

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On a donc d'un côté les Frères musulmans, pour qui l'ennemi principal est celui qui se tient en dehors de l'Oumma, la communauté de croyants : l'Occident. Et de l'autre, les salafistes wahhabites qui cherchent à purifier cette Oumma de l'intérieur. Mais il y a évidemment des points de jonction. Si le wahhabisme présente lui aussi des traits anti occidentaux aujourd'hui, c'est parce que la confrérie des Frères a été accueillie à bras ouverts en Arabie Saoudite à la fin des années quarante, lorsqu'elle a été dissoute par les régimes qui cherchaient à s'en prémunir.

En vous écoutant et en lisant votre ouvrage, on comprend que les Frères musulmans sont eux-mêmes des salafistes. Pourquoi cette filiation commune est-elle si peu manifeste ?

La confrérie est en effet tout autant attachée que les autres salafistes au retour de l'orthopraxie [conformité avec les rites prescrits ] des "pieux prédécesseurs" en matière de moeurs ou de gouvernance, califale, donc. Mais une rupture s'est produite dans les années soixante-dix avec les autres islamistes salafistes autour du concept de l'anathème. L'écrasante majorité des Frères a considéré que, pour constituer une force de frappe plus efficace, il valait mieux cesser de nier l'islamité des musulmans qui ne vivaient pas leur religion sur le mode frériste, pour les intégrer au combat. Une petite minorité a choisi de maintenir le principe de l'anathème, et donc, de se placer en opposition radicale avec les normes des sociétés démocratiques. Ce sont les salafistes auxquels on pense aujourd'hui.

On a le sentiment qu'il faut moins se méfier des Frères musulmans parce qu'ils tiennent le même langage que nos sociétés et que leur idéologie valorise la constitution d'élites diplômées, ce qui leur donne l'image de pratiquants bien intégrés. Pour les autres salafistes, à l'inverse, obtenir un parchemin d'une institution occidentale n'a aucune valeur. Seul compte le nombre de hadiths sus par coeur. Les deux courants ne sont toutefois nullement incompatibles. Avant de s'installer en Ariège après avoir été chassé de Syrie par Hafez el Assad, le père de Bachar, Olivier Correl était une grande figure des Frères musulmans dans le pays. Il a bâti une filière d'acheminement djihadiste d'abord vers Al Qaida, puis un peu vers Daesh.

Les islamistes réinterprètent des mots traditionnels de l'islam, expliquez-vous. Avez-vous un exemple ?

Dans son acception classique, l'expression "justice divine" a un sens très large qui recoupe l'idée que nous nous faisons de l'égalité et de la juste redistribution des honneurs. Les Frères musulmans l'ont récupérée jusqu'à reprendre le terme pour baptiser nombre de leurs formations politiques - comme le Parti de la justice et du développement au Maroc ou le Parti de la justice et du développement (AKP) en Turquie. Mais la confrérie l'a associée à la notion de combat : il faut retrouver la justice en luttant.

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Par leurs nombreux organismes sociaux, les frères viennent suppléer les carences de l'Etat quand les services de base - santé, éducation - ne sont pas bien assurés. Dans ce cas, la justice (adala) signifie combler les lacunes du pouvoir politique. Ce qui permet ensuite de passer à l'argument révolutionnaire; la colonisation occidentale a apporté l'injustice et il est légitime de se soulever contre les pouvoirs tyranniques en place.

Le terme "charia" rentre-t-il aussi dans cette catégorie de termes "islamisés" ?

La charia est une collection de textes à teneur juridique et religieuse. En fonction de la lecture que l'on en fait, elle peut constituer un référent générique ou un cadre juridique contraignant dans le cadre d'un régime d'aspiration théocratique, à l'image de l'Iran. Chez les islamistes salafistes, la charia ne peut faire l'objet d'aucune interprétation parce que celle-ci ferait intervenir la subjectivité et donc, dévoierait le texte.

Vous évoquez également des concepts construits cette fois de toutes pièces par les islamistes.

Oui, on peut citer par exemple le terme arabe ghouraba, qui veut dire "étrangers". Les salafistes fréristes en ont fait un chant de ralliement, l'étranger devenant celui qui est en dehors des préoccupations de ce bas monde et peut à un moment décider de rejoindre Dieu par la prise d'armes. Les djihadistes disaient aux jeunes français qui voulaient partir en Syrie : "vous êtes des étrangers." Lorsque je travaillais sur les réseaux franco-belges, un aumônier pénitentiaire m'a raconté qu'un jour, un détenu, que les autorités pensaient déradicalisé, a chanté le poème de la ghouraba écrit par Sayyid Qutb, l'idéologue des Frères musulmans, en retournant dans sa cellule. L'aumônier a compris à ce moment-là que ce prisonnier était toujours sous emprise. Ce qui s'est confirmé par la fouille de sa cellule.

La France est-elle vraiment une cible particulière pour ces idéologues de l'islam ?

Oui, parce qu'ils peuvent jouer sur trois leviers : l'islamophobie - qui existe malheureusement, mais qui est exacerbée et récupérée- , le voile et la laïcité. Si vous regardez de près les attaques islamistes qui visent très directement les symboles de la laïcité, elles ont souvent pour auteurs des personnes venant de pays où les libertés sont malmenées.

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Le terroriste qui a attaqué les anciens locaux de Charlie Hebdo était un Pakistanais, non affilié à un groupe djihadiste mais à une confrérie considérée comme apolitique et non-violence. Au Pakistan, vous pouvez atterrir très vite en prison, voire être assassiné par un proto milicien exalté, si vous contestez le pouvoir. Critiquer la religion y est tout bonnement inimaginable.

Les personnes évoluant dans ce pays partent de ce fait souvent du principe que la presse est sous l'autorité du pouvoir politique et que par conséquent, si elle s'exprime sur telle ou telle chose, c'est que le gouvernement, la classe politique, l'y autorise, voire l'y encourage.