La scène est devenue familière. Samedi 5 novembre, dans les salles du musée Prado, à Madrid, la capitale espagnole, les touristes affluent devant les toiles accrochées au mur. Au pied de deux des oeuvres les plus célèbres du peintre espagnol Francisco Goya, "La Maja nue" et "La Maja vêtue", les visiteurs s'émerveillent. Dans leurs dos, deux militantes écologistes sortent un tube de colle dissimulé sous leurs vêtements et se fraient un chemin pour apposer leurs paumes de main sur les cadres des tableaux. Collées à l'enluminure, ces activistes, membres du collectif "Futuro Vegetal", affilié à Extinction rebellion, sont parvenues dans la confusion à taguer "+1,5°C" sur le mur jusque-là immaculé de la pièce, en référence au seuil de réchauffement que la communauté internationale s'est fixé à ne pas dépasser. Le service d'ordre intervient et réclame aux curieux de cesser de filmer.

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Dans la foulée, Extinction rebellion, groupe adepte de la désobéissance civile depuis 2019, a revendiqué une action de "protestation" face à "la hausse de la température mondiale, qui va provoquer un climat instable avec de graves conséquences sur toute la planète". De Paris à New York, ces opérations chocs sont devenues fréquentes dans les couloirs des salles d'exposition, après notamment celle très médiatisée du jet de soupe sur un tableau de Vincent van Gogh à la National Gallery de Londres, mi-octobre. Le message ? "Prenons-nous en à tout, y compris au plus sacré qu'est l'art, parce qu'en face, c'est la mort qui nous attend si on ne fait rien", résume à AFP Xavier Arnauld de Sartre, géographe au CNRS. Ces collectfs partagent une ambition : mettre en lumière l'enjeu climatique, à la veille de la 27e conférence internationale des Nations unies sur le climat à Charm el-Cheikh, en Egypte.

Just Stop Oil, la marée orange

Né en février 2022 au Royaume-Uni, ce groupe est à l'origine de la stratégie de l'électrochoc motivant la série d'actions qui traversent l'Europe. Identifiables grâce au port quotidien d'un gilet orange, les activistes britanniques se sont lancés, courant octobre, dans une vaste opération de blocage de Londres. Le collectif est parvenu à bloquer quotidiennement des ponts, routes et carrefours en se collant les mains au sol avec de la glu. Le trafic londonien s'en est retrouvé très perturbé.

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Revendiquant une désobéissance non-violente, Just Stop Oil appelle "à la surpression des nouvelles licences et consentements pour l'exploration, le développement et la production de combustibles fossiles au Royaume-Uni". "Nous devons faire beaucoup plus pour mettre fin au plus grand crime contre l'humanité. C'est pourquoi nous entrons dans la résistance civile", indique le collectif sur son site. Plusieurs militants du mouvement britannique ont déjà été condamnés à des peines de prison à la suite de blocages.

Autre marqueur non négligeable, ses sympathisants agissent à visage découvert. Ils sont plutôt jeunes, et diplômés. Au-delà des routes londoniennes, Just Stop Oil s'est invité dans les musées et les stades de football. C'est le jet de soupe de tomate, le 14 octobre, sur Les Tournesols de Vincent Van Gogh qui a offert au mouvement une couverture médiatique massive et européenne, inspirant d'autres actions, notamment en France.

Dernière rénovation, ancrage national

Apparu en avril 2022, Dernière rénovation est aussi adepte des actions coups-de-poing. L'organisation s'est invitée à l'opéra Bastille perturbant une représentation de la Flûte enchantée, a interrompu une étape du tour de France et l'un de ses membres s'est accroché au filet d'une rencontre de tennis lors de la dernière édition de Roland Garros.

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Samedi, le collectif a coupé la circulation devant le ministère des Finances, à Paris. Un blocage qui rappelait celui de l'Assemblée nationale, quelques jours plus tôt. Ces perturbations visent à interpeller directement les décideurs politiques afin d'appeler à une "rénovation globale et performante du parc immobilier français d'ici 2040". Dans ce sens, Dernière rénovation invite à "élaborer un système de financement simple et progressif prenant en charge l'intégralité des travaux pour les propriétaires les plus modestes". Ses revendications sont davantage circonscrites à la société française, contrairement à ses voisins qui appellent plutôt à une action globale de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Ultima Generazione, à la croisée des chemins

Quel est le point commun entre Dernière rénovation, Just Stop Oil et Ultima Generazione ? Les trois groupes portent un gilet orange à chacune de leurs interventions. Membres de la coalition internationale réseau A22, qui réunit onze collectifs à travers le monde, ils sont financés par le Climate Emergency Fund, un fonds d'investissement dans des projets de sauvegarde l'environnement. Ultima Generazione s'inscrit logiquement dans la veine de ses partenaires.

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Après un jet de soupe sur un autre tableau de Vincent Van Gogh, Le Semeur au soleil couchant, exposé à Rome, le mouvement a précisé ses motivations : "Nous agissons par amour de la vie, donc par amour de l'art ! Dans un avenir où nous aurons du mal à trouver de la nourriture pour tous, comment pouvons-nous penser que l'art sera encore protégé ?"

Ultima Generazione partage un autre point commun avec l'un de ses voisins : son nom. Ses camarades allemands exhibent fièrement leur patronyme sur leurs tee-shirts de mobilisation : Letzte Generation, qui signifie "Dernière génération". Les adhérents des deux groupes partagent également le mode opératoire. Au début du mois, deux militantes de Letzte Generation ont jeté de la purée sur un tableau de Claude Monet, à Potsdam, en Allemagne.

Scientist Rebellion, les blouses blanches entrent en résistance

Poussés par la frustration de n'être pas assez entendus, des chercheurs et scientifiques, après une longue hésitation quant à la meilleure manière de faire porter leurs voix, se sont également lancés dans des actions de désobéissance civile. Frustrés par l'absence d'actions suffisantes, ils veulent apporter leur caution morale aux actions militantes. "Quand on travaille sur le climat et que l'on annonce régulièrement que l'heure est grave et qu'il y a urgence, il faut parfois agir en conséquence et aller se mettre un peu en danger pour montrer que ces alertes ce ne sont pas que des mots en l'air", argumentait auprès de L'Express Milan Bouchet-Valat, membre de la coordination des Scientifiques en rébellion, le mouvement international à l'origine des actions menées en Allemagne ces derniers jours.

Scientist Rebellion revendique "plus d'un millier de membres à travers 32 pays". Tous sont étudiants en sciences et professeurs d'universités et ils ont délaissé le gilet orange de leurs comparses au profit de la blouse blanche de laboratoire. En octobre, ils se sont illustrés lors d'une large campagne de protestation, qui a eu un fort écho en Allemagne, en réclamant au chancelier Olaf Scholz de prendre des mesures immédiates pour réduire les émissions carbone. Ils appellent aussi à des mesures plus globales comme "l'annulation de la dette financière des pays du Sud.

Les scientifiques reprennent finalement les mêmes codes que d'autres mouvements de désobéissance. Blocage des routes, perturbations d'entrepôts de multinationales ou encore des sittings devant des lieux symboliques... Parmi tous ces groupes d'activistes, Scientist Rebellion semble être celui qui pourrait être le plus apte à transformer le mouvement de colère en un dialogue politique avec les gouvernements.