L'heure est à l'adaptation. Le 7 novembre, l'Organisation météorologique mondiale (OMM) a rendu public un plan en vue de mettre en place des systèmes universels d'alerte précoce des événements extrêmes d'ici à 2027. Une décision qui résonne avec l'accord "historique" trouvé lors de la COP27 de Charm el-Cheikh, pour un fonds destiné à compenser les dégâts climatiques que les pays en développement subissent déjà. "On sait qu'il y a un lien quasi proportionnel entre le degré de réchauffement climatique, l'intensité et la fréquence des événements extrêmes", souligne à L'Express Françoise Vimeux, directrice de recherche à l'Institut de Recherche pour le Développement.

Afin de limiter la casse, le plan d'action chiffré à plus de 3 milliards de dollars vise à ce que d'ici à cinq ans, l'ensemble de la population mondiale soit protégé par un réseau d'alerte précoce des catastrophes météo. "Les communautés vulnérables dans les zones sensibles au réchauffement sont prises de court par des désastres climatiques en cascade, sans aucun moyen d'alerte préventive", avait commenté début novembre le secrétaire général de l'ONU. Si la COP27 affiche un bilan très contrasté pour lutter contre le réchauffement climatique, elle a été l'occasion pour Antonio Guterres de rappeler quelques réalités chiffrées : "les populations d'Afrique, d'Asie du Sud, d'Amérique centrale et du Sud, et les habitants des petits Etats insulaires ont 15 fois plus de risque de mourir dans une catastrophe climatique."

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En mars dernier, il avait annoncé un objectif ambitieux : que chaque personne sur Terre soit, d'ici à cinq ans, prévenue de l'imminence du danger à l'approche de pluies torrentielles, de cyclones ou d'autres de ces événements météo extrêmes qui deviennent plus fréquents et puissants en raison du réchauffement de la planète. "Les impacts du changement climatique s'intensifient et se généralisent à tous les territoires, avec une plus grande vulnérabilité pour les pays pauvres", constate Françoise Vimeux, ajoutant que les systèmes d'alerte permettent "tout simplement" de sauver des vies. Même son de cloche du côté de Petteri Taalas, secrétaire général de l'OMM, qui a dessiné ce plan d'action. "Il suffit de signaler l'arrivée d'un phénomène dangereux 24 heures à l'avance pour réduire de 30% les dommages qui s'ensuivent", a-t-il détaillé.

La moitié des pays manque de préparation

Les pays en voie de développement ne sont pas nécessairement plus vulnérables sur le plan climatique mais connaissent, de par leur situation économique, davantage de difficultés à se relever après un événement extrême. "Si on prend l'exemple du cyclone Ian en octobre 2022 en Floride, l'impact humain a été faible car la population a évacué à temps et les réparations sont en cours. Au Pakistan, lors des inondations torrentielles de cet été, les gens n'ont pas eu la même capacité de partir. Et aujourd'hui, la réparation est très complexe. Il n'y a pas les mêmes systèmes d'assurance", illustre Françoise Vimeux.

Moins de la moitié des Etats les moins avancés, et seulement un tiers des petits Etats insulaires en développement, disposent d'un système d'alerte précoce multidangers, selon un récent rapport de l'OMM et du Bureau pour la Réduction des Risques de Catastrophes de l'ONU. Dans un tel contexte, les 3,1 milliards de dollars qu'il reste à financer dans le cadre de l'augmentation espérée des financements liée à l'adaptation aux impacts du réchauffement seraient destinés à quatre secteurs : une meilleure connaissance des risques de catastrophe, la mise en place des services de surveillance des risques et d'alerte, le renforcement des capacités d'agir sur le terrain et la transmission des informations sur les risques auprès des personnes en ayant besoin.

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"C'est très compliqué pour les pays en développement d'installer une station météo. Cela a un certain coût et il faut aussi prendre en compte les frais de maintenance", explique Françoise Vimeux. Lors de la COP égyptienne, certains pays ont promis de mettre la main au porte-monnaie : les Etats-Unis, les pays nordiques ou encore l'Espagne. Rien que pour la mise en place de services de surveillance des risques et d'alerte précoce, il faut compter 1,1 milliard de dollars, selon l'OMM. L'intérêt est de collecter davantage de données, ce qui signifie couvrir un panel de régions plus large et davantage d'événements dangereux.

Former davantage de météorologues

"Il faut développer le réseau d'observation, notamment en augmentant la couverture des satellites. À cela s'ajoute la formation de météorologues et de prévisionnistes en fonction des besoins du pays. Certains Etats n'ont même pas d'organismes publics de météo", développe Karine Durand, spécialiste des phénomènes météo extrêmes. Autre volet important : la transmission des informations sur les risques afin qu'elles parviennent à tous ceux qui en ont besoin. L'OMM estime son coût à 550 millions de dollars. "En Afrique du Sud, il y a des moyens de prévision mais une partie de la population n'a pas accès à internet et n'est pas informée des événements climatiques. Il faut développer les canaux de communications", ajoute Karine Durand.

Investir dans les systèmes d'alertes serait rentable, à en croire la Commission mondiale sur l'adaptation. Selon ses calculs, elle a estimé qu'en dépensant 800 millions de dollars pour ce genre de systèmes dans les pays en développement, entre 3 et 16 milliards de pertes seraient évitées chaque année. Au-delà de la question financière, les problèmes logistiques et sécuritaires dans cette région du monde peuvent également constituer un frein. "Dans certains pays pauvres, les stations météo peuvent être pillées. La plupart fonctionnent avec des panneaux solaires qui peuvent avoir un temps de résidence sur site très court", précise Françoise Vimeux.

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Les systèmes d'alerte précoce sont souvent vus comme une mesure d'adaptation au changement climatique "à portée de main". Ils sont considérés comme un moyen plutôt bon marché et efficace de préserver les personnes et les biens d'aléas extrêmes. "On peut agir plus facilement sur le volet de l'adaptation, même si l'atténuation du réchauffement climatique ne doit pas être négligée", indique Karine Durand. Parmi les modèles pris en exemple, "les Etats-Unis disposent d'un système d'alerte en pointe dans le réseau mondial, car ils ont la météo la plus extrême du monde".

Concernant la France, l'été 2022 a montré qu'il existait encore une marge de manoeuvre pour anticiper les bouleversements climatiques tels que la sécheresse et les fortes chaleurs, bien qu'il y ait une amélioration. "Depuis la canicule de 2000, il a été mis en place des systèmes d'alerte par Météo France avec des niveaux de couleurs pour les canicules, les inondations, les avalanches...", répond Françoise Vimeux. Ce qui n'écarte pas l'existence d'incertitudes associées aux prévisions, comme ce fut le cas en Corse cet été. Parfois, certains événements sont même impossibles à prévoir. "Plus l'échelle spatiale est petite, plus l'événement sera difficile à prévoir. Je pense notamment à une tornade ou à un orage qui sont des processus très complexes et de petite taille", conclut la spécialiste.