Malgré les promesses réitérées chaque année par les Etats lors des sommets internationaux, les chances de contenir le réchauffement global sous la barre des 1,5°C sont de plus en plus minces. Selon une nouvelle étude publiée ce vendredi 11 novembre du Global Carbon Project, qui réunit des chercheurs du monde entier sur la question du cycle du carbone, les émissions mondiales de CO2 d'origine fossile devraient augmenter de 1 % en 2022, ne laissant entrevoir aucun signe de diminution.

"En 2021 nous avons vu un rebond des émissions de CO2 et malgré les grands discours de transitions écologiques et de relance verte que nous avons entendu, les émissions continuent d'augmenter à un rythme inquiétant", témoigne Pierre Friedlingstein professeur de climatologie à l'université d'Exeter et co-auteur de l'étude. Les scientifiques prévoient des émissions mondiales totales de CO2 de 40,6 milliards de tonnes (GtCO2) en 2022, réduisant de plus en plus la marge de manoeuvre pour contenir le réchauffement planétaire dans les limites de l'Accord de Paris. Si les niveaux d'émissions actuels persistent, il y a désormais une chance sur deux que le réchauffement de 1,5°C soit dépassé dans neuf ans.

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"2022 est une année critique, nous pensions pouvoir nous fonder sur des prévisions normales, mais nous avons vécu une année chaotique. Avec la guerre en Ukraine, nous sommes passés d'un monde où l'on pouvait prédire un peu mieux les émissions à un monde sismique, moins prévisible", constatait lors de la présentation de l'étude Philippe Ciais, chercheur au Laboratoire des Sciences du climat et de l'environnement (LSCE), et membre du GPC.

Légère diminution des émissions chinoises

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Hausse de la consommation des énergies fossiles, reprise très forte du trafic aérien après la crise du Covid-19... A l'échelle de chaque pays, les bilans sont relativement contrastés. Les émissions prévues pour 2022 diminuent en Chine (-0,9%) et dans l'Union européenne (-0,8%), mais augmentent aux États-Unis (1,5%), en Inde (6%) et dans le reste du monde (1,7%).

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"On avait prédit une très forte augmentation des émissions chinoises en 2021, mais en 2022 on voit en réalité une très légère diminution", souligne Philippe Ciais. Cette baisse peut s'expliquer notamment par la poursuite des confinements liés au Covid-19, qui a limité l'activité et la croissance économique. Dans le pays, les émissions devraient augmenter de 0,1 % pour le charbon, mais diminuer de près de 3% pour le pétrole et de 7% pour le ciment, signe également de la crise immobilière que traverse actuellement la Chine. Aux Etats-Unis, c'est la croissance du secteur aérien, ainsi que la consommation de gaz qui semble avoir porté la hausse des émissions.

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En Europe c'est la crise ukrainienne qui semble avoir eu un léger effet sur les rejets de CO2. Dans le détail, la consommation de gaz naturel devrait chuter de près de 10% en 2022, à la suite des restrictions russes. "La crise en Ukraine a provoqué une chute massive des émissions de gaz, mais en contrepartie elle a poussé certains Etats à relancer leurs centrales à charbon et a donc contribué à une hausse des émissions de CO2 mais qui ne dépasse pas totalement la baisse des rejets liés au gaz", explique Pierre Friedlingstein. Cette baisse est toutefois majoritairement conjoncturelle et nécessite d'être accentuée. "Il y a eu des investissements important vers le gaz naturel liquéfié, et plusieurs pays se posent la question de rouvrir les centrales à charbon, il y a donc des décisions prises pour répondre à des problématiques de court terme qui pourraient avoir des répercussions négatives à long terme et ça c'est plutôt inquiétant", prévient le chercheur.

"Sans réduction de la demande d'énergie on n'y arrivera pas"

Les changements d'affectation des terres qui est surtout causée par la déforestation sont une source importante d'émissions de CO2. L'Indonésie, le Brésil et la République démocratique du Congo contribuent à 58 % des émissions mondiales dues à la déforestation. Près d'un dixième des émissions mondiales sont causées par ces activités, mais l'élimination du carbone par la reforestation ou la création de nouvelles forêts contrebalance la moitié des émissions dues à la destruction des forêts. Selon les chercheurs du Global Carbon Project, l'arrêt de la déforestation et l'intensification des efforts de restauration et d'expansion des forêts constituent donc une grande opportunité de réduire les émissions et d'augmenter leur élimination par les arbres. "Si les gouvernements réagissent en stimulant les investissements dans les énergies propres et en plantant, et non en coupant, des arbres, les émissions mondiales pourraient rapidement commencer à diminuer", insiste Philippe Ciais.

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Principal gaz à effet de serre, le dioxyde de carbone a une durée de vie très longue dans l'atmosphère, toute émission actuelle et future renforce donc la concentration du CO2 sur le globe. En conséquence, le budget d'émissions de CO2 dont disposent les Etats pour réussir à contenir le réchauffement climatique est de plus en plus réduit.

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"On est en train de voir disparaître l'opportunité de maîtriser le changement climatique. En 9 ans on aura mangé toute notre chance de rester sous les 1,5°C, et si on regarde 2°C, cela nous laisse 34 ans d'émissions au rythme actuel", souligne Philippe Ciais. Les scientifiques ne cachent pas leur inquiétude : alors que le monde actuel connaît d'ores et déjà un réchauffement moyen d'1,1°C depuis l'ère préindustrielle, les conséquences climatiques se font plus visibles et plus destructrices. "On voit aujourd'hui un changement climatique dont l'intensité a surpris beaucoup de climatologues et qui dépassent ce que l'on aurait pu prévoir il y a quelques années", se désole Philippe Ciais.

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Cette étude rappelle l'urgence à agir pour réduire les émissions de CO2. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, le monde devrait réussir à diminuer ses émissions de CO2 d'environ 1,4 GtCO2 chaque année, soit une baisse comparable à celle observée en 2020 en raison des confinements pris dans de nombreux pays. "C'est un objectif très ambitieux qui ne pourrait être atteint qu'en réduisant la demande, sans réduction de la demande d'énergie on n'y arrivera pas", assure Philippe Ciais.