Copenhague a visé trop haut. Trop près, plutôt. La capitale danoise souhaitait devenir la première du monde à devenir neutre en carbone en 2025. Mais au cours de l'été, la maire de la ville Sophie Hæstorp Andersen a convenu que l'objectif n'était pas réalisable. "Cela ne veut pas dire que nous n'y arriverons pas en 2026, 2027 ou 2028", a-t-elle défendu, précisant que Copenhague avait réduit ses émissions de CO2 de 80% depuis 2009. D'autres, dans son sillage, ont suivi le même chemin de prudence.

La semaine dernière, Edimbourg se disait sur la bonne voie mais gardait une certaine réserve : l'objectif d'atteindre la "neutralité climatique" en 2030 dépendra "de ce qui se passera dans les deux prochaines années". A Rome, le chef du département climat de la municipalité a déclaré que cette même échéance serait très compliquée à tenir. "Je ne vais contredire mes collègues", pointe Yann Françoise, l'adjoint au directeur et responsable du pôle Climat de la ville de Paris. "Nous n'avions d'ailleurs pas postulé au début", dit-il, se référant à la mission européenne lancée en septembre 2021 et visant à rendre 100 villes du continent "neutres" pour le climat et "intelligentes" d'ici à la fin de la décennie.

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Paris a été sélectionnée aux côtés de huit villes françaises (Lyon, Marseille, Dunkerque, et les métropoles d'Angers, Bordeaux, Dijon, Grenoble et Nantes) pour faire partie de ce programme. L'aide de l'UE inclut, entre autres, des conseils sur mesure, un accompagnement et la possibilité de réclamer des financements supplémentaires. Les villes en ont besoin, tant l'enjeu est grand : 75% des citoyens de l'UE vivent dans une zone urbaine, et celles-ci consomment plus de 65% de l'énergie produite et représentent 70% des émissions de CO2. La transition écologique et énergétique ne pourra se faire sans elles. Or si la capitale danoise, qui fait pourtant figure de leader en matière de décarbonation, retarde son objectif, les autres métropoles peuvent-elles réellement respecter leur engagement ?

"Il sera faux de se revendiquer neutre en carbone"

"Ce n'est pas faisable", résume Floriane Ortega, en charge de la stratégie climat au bureau d'études Setec organisation. "Mais je préfère que l'on se fixe des objectifs ambitieux. Surtout, ce projet fait sens, dans un contexte où les émissions continuent d'augmenter après l'épidémie de Covid-19 et avec la crise énergétique actuelle", poursuit-elle. "Je ne vois pas comment ne serait-ce qu'une de ces villes européennes pourrait devenir neutre en carbone en 2030", enchaîne Philippe Ciais, chercheur au Laboratoire des Sciences du climat et de l'environnement (LSCE). Cet engagement est davantage vu comme un moyen de se placer sur une bonne trajectoire qu'une visée absolue. "C'est un accélérateur pour la transition, un prétexte pour partager les connaissances", confirme Yann Françoise, du pôle Climat de Paris. Car plusieurs écueils le rendent inatteignable.

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L'un d'eux concerne le lexique utilisé. Aux yeux du Giec, les termes "neutralité carbone" et "net zéro" sont interchangeables : ils désignent le niveau auquel les émissions de gaz à effet de serre générées par les activités humaines sont équilibrées par les absorptions anthropiques. Sauf qu'aucune définition stricte n'existait, ni de l'un ni de l'autre, avant l'accord de Paris. Le concept de neutralité carbone était - et peut encore être - l'objet de différentes interprétations. L'idée de compensation via des crédits carbone, souvent pour financer des projets à l'international, y est par exemple très fréquente. "Il y a toujours une distinction entre les notions de la communauté scientifique et comment le marché les utilise", indique Floriane Ortega.

"Neutre en quoi, sur quoi ?"

De plus, ajoute-t-elle, la Commission européenne fait référence dans son projet à deux segments d'émissions minimum (les scopes 1 et 2). Elle laisse donc à la bonne volonté des villes l'application du troisième, dans lequel sont classées les émissions indirectes, qui représentent la majorité des émissions totales. "Ce sont celles, par exemple, des touristes venus visiter Paris, détaille le chercheur Philippe Ciais. Je vois mal comment faire pour les supprimer." Ce qui fait dire à Floriane Ortega "qu'en utilisant une méthodologie biaisée, l'objectif est peut-être atteignable en France. Mais il sera faux de se revendiquer neutre en carbone".

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C'est l'un des arguments qu'avance Yann Françoise, de la ville de Paris, pour rappeler le scepticisme de la municipalité au moment de postuler au projet. "Neutre en quoi, sur quoi ?", questionne-t-il. Les champs d'action sont là encore difficilement transposables d'une ville à l'autre, chacune étant dépendante de son urbanisation, des politiques passées et présentes des gouvernements... Paris, ville dense où les réseaux de transports en commun sont nombreux, n'est pas Berlin, bien plus étendue, ni Varsovie, qui ne bénéficie pas du mix énergétique français. Et chacune choisit d'y incorporer ce qu'elle veut, en fonction des compétences qu'elles partagent avec les autres échelons administratifs. "Les villes restent des systèmes économiques très ouverts. Il est compliqué d'y poser des limites. Un moyen de rehausser ses ambitions peut passer par la réduction de ces périmètres, de dire qu'elle n'a pas la main sur tel ou tel domaine", remarque Philippe Ciais.

"Une compétition positive"

Les défis, pourtant, ne manquent pas : la rénovation des bâtiments - qui est l'un des premiers postes d'émissions des villes -, la décarbonation des transports, l'autonomie alimentaire... "Sur les deux premiers sujets, il y a beaucoup d'inertie et cela coûte cher", note le chercheur du LSCE. C'est la raison pour laquelle la majorité des acteurs - étatiques, entreprises ou villes - tablent plutôt sur l'horizon 2040, et surtout 2050. Le plan Climat de Paris, en cours de révision, garde ce dernier objectif pour "construire une ville neutre en carbone et 100% à énergies renouvelables". Mais "les ambitions pour 2030 sont maintenues : aller plus vite, plus dans le local, plus dans le social", ajoute Yann Françoise. Reste à détailler une feuille de route. "Globalement, les plans Climat sont assez flous. Ils donnent un objectif mais pas la recette pour y arriver", regrette Philippe Ciais. Il pointe également une autre faiblesse des métropoles : "le manque d'outils pour faire un inventaire correct de leurs émissions". Le consortium Net Zero Tracker s'en est récemment alarmé. "Les promesses de réduction des émissions faites par ces "entités non étatiques" souffrent d'un déficit global de crédibilité", a-t-il décrit dans une analyse.

Si Hélène Chartier admet que ce projet de l'UE de neutralité carbone en 2030 a pu être défini de manière malhabile, elle salue l'effet d'entraînement qu'il peut générer. "Il y a une compétition positive entre les acteurs. Cela crée un club des villes qui se stimulent entre elles", observe la directrice de l'urbanisme et de l'architecture du réseau mondial C40 Cities. L'objectif principal restant, selon elle, "d'être aligné sur celui de l'accord de Paris", même si ce dernier semble de plus en plus hors de portée. "La neutralité carbone n'est, de toute façon, pas viable au niveau d'une ville, conclut Anne Bringault, coordinatrice des programmes du Réseau action climat (RAC). Prenons simplement l'exemple de l'absorption du carbone par les plantes, les arbres... La seule façon d'y parvenir est de l'envisager à l'échelle mondiale."