C'est l'une des dernières fake news en circulation sur les réseaux sociaux : un vortex polaire - une vaste zone froide située au-dessus du pôle Nord à une altitude d'environ 30 km - serait en train d'absorber beaucoup de chaleur et quand cette masse d'air sera suffisamment refroidie, elle s'abattra sur l'Europe, probablement fin janvier ou début février, provoquant un "méga hiver". Ce scénario un brin anxiogène a d'abord surgi sur le compte twitter d'un certain Léopold Heinrich, chimiste déjà connu pour ses messages attribuant le réchauffement climatique au cycle solaire et non à l'activité humaine. Il a ensuite été relayé par le célèbre animateur Mac Lesggy à ses 68000 d'abonnés, avant que celui-ci ne le supprime l'information de sa page quelques heures plus tard.
Et pour cause. "Tout est faux dans cette fake news relayée par des comptes à forte visibilité se targuant de porter des faits scientifiques avec rigueur", peste le climatologue Christophe Cassou sur son compte Twitter. Thierry Lefort, ingénieur météorologiste, prévisionniste à Météo France et spécialiste des vortex polaires le confirme à L'Express. "Le point de départ de cette théorie sur l'hiver rude réside dans le fait que le vortex polaire serait plus froid cette année. Or il faut savoir que la température joue au yoyo au sein de cette dépression d'altitude. Heinrich a regardé la température un jour donné mais une semaine plus tard, elle peut très bien être plus chaude ou plus froide comparée à l'année précédente. Cela n'a pas de sens de s'en tenir à une seule mesure".
D'autres détails provoquent l'exaspération du scientifique : "si le vortex conservait vraiment sa vigueur pendant tout l'hiver, il serait sans doute accompagné de masses d'air océaniques avec des coups de vent d'ouest, ce qui se traduit par des températures plus douces en Europe". Associer le vortex à un hiver rude est donc pour le moins périlleux. En fait, non seulement les scientifiques ne savent pas à l'avance comment ce phénomène évolue, mais l'état du vortex polaire aujourd'hui ne permet pas de prédire à quoi ressemblera l'hiver qui vient. "Ce serait trop facile sinon", confirme Thierry Lefort.
Le défi de prévoir les mouvements de l'atmosphère
Est-il quand même possible d'anticiper les températures des trois prochains mois ? Partiellement, grâce notamment aux modèles du programme européen Copernicus qui combinent les données scientifiques de plusieurs pays, et plus précisément des milliards de mesures provenant de satellites, de navires, d'avions et de stations météorologiques. Régulièrement, ces outils mathématiques servent à établir de nouvelles cartes et des scénarios. Leur dernière mouture, datée de la mi-novembre, indique une probabilité de 50 à 60 % que les températures soient supérieures aux normes historiques dans une grande partie de l'Europe. En France, ce surcroît de chaleur serait inférieur à un demi-degré.
"Les modèles de prévisions se sont améliorés au fil du temps. Mais au-delà d'un horizon de deux semaines, il est quasiment impossible de prévoir comment se comportera l'atmosphère", reconnait Carlo Buontempo, directeur du service Copernicus sur le changement climatique (C3S) au Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF). "Cependant, dans cette tendance à trois mois, le changement climatique joue beaucoup. Maintenant, cela devient très difficile de prévoir un hiver en moyenne plus froid que ce que l'on a eu dans les trente dernières années, vu la vitesse à laquelle la planète se réchauffe. Et cela, on peut même le deviner sans ordinateur ", précise Thierry Lefort. Bien sûr, une vague de froid qui dure quinze jours ou trois semaines reste tout à fait possible.
"Quand il y a une perturbation du vortex et qu'il se coupe en deux par exemple, ce genre de phénomène se répercute parfois jusqu'au sol. A ce moment-là, au lieu d'avoir des vents d'ouest venus de l'océan, on a ce que l'on appelle le 'Moscou Paris' c'est-à-dire des vagues de froid originaires de Russie, comme en janvier 1985 ou plus récemment en février 2012", détaille le scientifique. "La probabilité de voir ce genre d'événement se produire augmente au mois de décembre, confirme Carlo Buontempo, mais nous ne pourrons pas commencer à le détecter avant au moins une dizaine de jours".
Et quand bien même les chercheurs y parviendraient, l'impact sur le thermostat du continent européen n'est pas systématique. Par ailleurs, "l'effet ne durerait que quelques semaines au grand maximum et sûrement pas trois mois. Ce n'est pas le vortex de novembre qui va expliquer tout l'hiver", tient à repréciser Thierry Lefort. Pour l'heure, le scénario le plus probable reste donc celui d'un hiver légèrement plus doux que la moyenne. Les experts de Météo France devraient officialiser cette hypothèse au cours de la semaine prochaine. "Ce n'est pas un scénario si chaud compte tenu du changement climatique", indique Thierry Lefort. Au moins, il ne mettra pas le marché européen de l'énergie en ébullition.
